Aller au contenu

Une Valse de Lynda Chouiten

Derrière les clichés, la révolte de l’âme

La ritournelle entêtante « Layali el ons » d’Asmahan comme fil conducteur du récit et nous voilà emportés dans une valse tourbillonnante et enivrante. Mais les clichés mièvres et doucereux prennent fin là. Tout comme l’image simpliste de la diva syrienne recouvre la complexité d’une femme envoûtante et insaisissable, le personnage de Lynda Chouiten recèle des trésors d’ambiguïtés et de paradoxes sur l’âme humaine (voir l’analyse du recueil de nouvelles Des rêves à leur portée aux éditions Casbah). Démontant les stéréotypes misogynes sur l’hystérie féminine, le récit de cette auteure mène le lecteur toujours plus avant dans le délire psychotique de sa fascinante Chahida et sous sa logorrhée hallucinée se lisent en filigrane les mille et une contradictions de la société algérienne. Sous les ors de la salle du bal de Vienne, se cachent les cauchemars de cette société qui condamne les fous à défaut de les reconnaître comme ses plus fidèles porte-voix.

Une folie signifiante

Bosch, Hieronimus Van AkenPays-Bas, Musée du Louvre, Département des Peintures, RF 2218 – https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010062860 – https://collections.louvre.fr/CGU

Telle est la gageure du récit mené d’une main de maître par Lynda Chouiten. Le flux de conscience, legs de cette Virginia Woolf dont Chahida se souvient lorsqu’elle désespère de sa vie, élaboré avec tact et profondeur, induit chez le lecteur une compassion ambivalente à l’encontre de ce personnage hors du commun et pourtant si « humain ». Les délires psychotiques envahissent l’âme de cette femme et le récit au fur et à mesure que la valse obsédante déroule implacablement ces trois temps . L’objet de ces délires désignent également les maux de cette conscience : ses rapports problématiques à la sexualité, à son corps et aux hommes. Autant d’objets qui façonnent une intériorité morcelée, problématique certes, mais qui ne sont pas sans rappeler les dehors étouffants de la société malade dans laquelle elle évolue. En effet, les innombrables agressions sexuelles que son corps éprouve trouvent leur source dans les traumas de son enfance et des agressions sexuelles bien réelles dont elle fut la victime tant chez l’épicier que dans la rue. De même sa cohabitation avec des fantômes essentiellement masculins qui prennent possession de son corps reflète, de façon inversée, le tabou de la sexualité, la ségrégation homme-femme et la violence de leurs relations dans la société algérienne. Ainsi ses fantasmes masculins et son aspiration à une relation somme toute cliché et romantique se lisent à l’aune de la survalorisation des liens du mariage qu’elle dénonce. Enfin, le corps féminin et ses effluves donnent naissance à une phobie de la perte de contrôle des flux et des sécrétions de celui-ci. Cette phobie, constitutive de sa perception du réel, manifeste la puissance de la main-mise sur le corps féminin dans l’espace public. Cette phobie de la perte de contrôle de soi, de ce que l’on possède de plus intime, les sécrétions, les odeurs, affecte la vie quotidienne de cette femme.

Chahida, une résistante

Mourning woman, Egon Schiele, 1912, Leopold Museum, Vienne

Toutefois, la résistance dont fait preuve ce personnage force le respect – le sien en premier lieu « Pourtant aux larmes se mêlaient une profonde fierté. Pendant six ans, elle avait lutté contre mille fantômes » – et permet, in fine, la projection, voire l’identification du lecteur/ lectrice à une telle âme qui pourrait de prime abord semblait si aliénée. Car elle résiste cette femme, elle résiste à tous les poncifs et qu’importe que ce soit par « hubris », par entêtement, ou par jalousie, elle se dresse, solitaire et solaire, envers et contre tous. Elle refuse le diktat de sa mère, de sa famille, des valeurs de l’Occident, la loi des Barbus et celle de la rue. Elle s’indigne et une impériale colère l’anime et lui permet de vibrer, de se sentir vivante au milieu de ces hypocrites. Qu’importe sa psychose, sa tristesse, son infantile aveuglement concernant son physique, Chahida, petite poupée qui a du mal à vieillir se pare des oripeaux d’une crépusculaire héroïne aussi digne que ses modèles littéraires épris d’absolu, les Emma, Ophélie et autres héros stendhaliens. Ce faisant, elle revêt une stature qui force l’admiration. Tous la rejettent : famille, société, ordre politique, patriarcal, religieux, social, tous la rejettent. Et dans un geste impérial, elle les congédie tous. Elle refuse les compromissions de leur monde mesquin, façonné par l’hypocrisie, le conformisme, la peur des autres, de la tradition et des vérités « que tout le monde répète, peut-être machinalement, sans grande conviction ». car malade ou non, Chahida est authentique, sincère et entière. Et à ce titre, elle est une menace.

L’humour, arme contre la démence sociale et l’hypocrisie

Le récit de Chahida se situe dans la lignée des logorrhées de ces Démocrites, qui dénoncent les faux-semblants sous le masque du rire et qui peuvent par la puissance et la déflagration du rire dénoncer les maux de leurs contemporains, dont le principal, dans Une valse, est la haine de la femme.

Ce récit déploie une belle palette de moyens humoristiques : ironie, caricature, jeux de mots, citations de proverbes de derja, de kabyle, d’injures. Il ne faudrait pas se méprendre sur la valeur de cet humour : il est une arme de résistance à la folie ambiante. En effet, Chahida est notoirement malade et le psychiatre qu’elle consulte lui administre un puissant neuroleptique: l’olanzapine que le personnage refuse. Pourtant, et Lynda Chouiten se situe là dans une tradition littéraire et philosophique intertextuelle riche et féconde, le discours du fou demeure le seul rempart et le seul dénonciateur de l’aveuglement et de la folie meurtrière de ses contemporains. Certes, ce bouffon ne maîtrise pas les codes sociaux d’une existence policée mais il est incapable de jouer la comédie sociale et de revêtir le costume du sain d’esprit là où tout est démence. Chahida refuse de jouer le rôle d’une femme comblée par son statut de fille obéissante, de mère, d’épouse, de femme de ménage, de soumise etc. Sa sensibilité et sa créativité la condamnent à la marge et à la singularité. Elle est aux yeux des autres, un bouc émissaire de choix comme le révèle la scène cocasse dans le fourgon qui la mène vers Tajditt. En effet, Chahida ne peut se résoudre à opiner aux discours des deux femmes louant les vertus des soumises au point de pardonner les coups de leurs maris. Elle finit par être insultée et traitée de dévergondée car elle n’a pas de limites mais plus que tout, elle ne sait pas rester chez elle, à sa place.

Projection et identification du lecteur

La narration prend alors le relais pour porter son personnage et les discours indirects libres sourdent d’ironie et de sarcasme pour mieux souligner la folie de cette micro-société d’El Moudja ou de Tizi N’Tlelli. Le regard que porte Chahida sur ce monde qui ne tourne pas rond s’élargit et le point de vue adopté prend sa source dans son regard. Nous voilà donc emportés, lecteurs, dans cette valse incessante où nos repères, jadis si solides, vacillent. Non qu’on ne souscrive à la dénonciation de la condition féminine en Algérie mais de là à penser qu’une perception malade fût la plus authentique et la plus efficace pour dénoncer tous azimuts, nous voilà sautant un pas, non trois en fait.

Rien n’échappe à la lucidité de Chahida : pas même le contexte politique et ses idéaux, et ce faisant, les valeurs d’une société déchirée. En quelques lignes, Lynda Chouiten parvient à brosser les spectres des années de terrorisme, le printemps berbère, l’assassinat de Matoub Lounes et l’aspiration d’une jeunesse à consommer sans état d’âme. La profonde liberté de penser que recèle ce personnage se double d’une féroce tendance à la caricature. Les jeunes filles ne rêvent, sous les yeux de Chahida, qu’à un mariage intéressé, les jeunes dealent de nuit, les manifestants se battent pour la liberté, s’arrêtent pour ne pas blesser les jeunes filles et sont trahis par leurs aînés qui préfèrent le compromis avec les autorités. Et Vienne, ville tant rêvée à travers la reprise d’Asmahan, c’est-à-dire une Vienne fantasmée par le cinéma égyptien des années 40, Vienne apparaît comme le théâtre d’une comédie déjà jouée d’avance où l’Occident reconnaît uniquement ceux qui adoptent sa culture. Le concours de stylisme récompense un Saoudien dont Chahida caricature l’occidentalisation dans la reprise de poncifs « à la gloire de la tolérance, de la différence et de l’égalité », poncifs qui lui semblent creux et factices. Ainsi, Chahida refuse le miroir aux alouettes et clôt le récit sur une note d’espérance portée par le chant d’une de ses hallucinations, Mohand le chanteur, « et peut-être qu’un jour, partout dans ce pays voué, comme sa tête à elle, au désordre, aux peurs et aux humiliations, les rires et les chants fuseraient, libres et sonores, défiant toutes les tyrannies, toutes les hypocrisies, toutes les laideurs. »

Lynda Chouiten offre ainsi à la littérature algérienne un personnage flamboyant de vérités, de sincérités et d’authenticités, un personnage à la saine colère, loin des clichés, des idéalisations sur la mère, l’épouse, l’aimante. Profondément insoumise, sa folie et son humour demeurent les meilleurs remèdes à la démence qui frappe notre société. Et de cela, nous lui savons gré.

http://www.casbah-editions.com/fr/Catalogue/une-valse

Amel Boudali

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *