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Enjamber la flaque où se reflète l’enfer de Souad Labbize :

Recoudre la langue arrachée de Souad Labbize

Le labyrinthe et le « cachot intime » de la poète

Enjamber la flaque où se reflète l’enfer et le découvrir violet. C’est ce que dévoile Souad Labbize dans ce texte d’une intensité remarquable publié aux éditions Ixe en France et aux éditions Barzakh en Algérie. Labbize avertit en préambule, il ne s’agit ni de catharsis ni de libération. La poétesse dévide le fil d’Ariane qui s’était enchevêtré, profond dans ses entrailles, dans son « cachot intime » depuis que sa mère avait hurlé au récit de son viol, à l’âge de 9 ans. Elle le dégorge, avec minutie, et ses mots tirent le fil auquel pend, bien enkystées dans une mémoire coupable d’enfant, une suite d’agressions sexuelles tout au long de son enfance et de son adolescence. Au cœur du labyrinthe, nul Minotaure mais une mère qui hurle. Ces cris ravalent les mots de l’enfant et maintiennent fermée une trappe où se cachent la meute, hommes aux sexes dressés, cousins, pères de famille, gamins aux pulsions sexuelles incontrôlées, futurs violeurs.

Les mots de la mère, des autres adultes, enfants, familles, cousines écorchent la petite fille et la frappent doublement car ils traversent les idiomes : nulle langue pour se réfugier. Arabe dialectal comme français alourdissent les branches du grenadier où pendent des paroles inavouables, inaudibles qui vibrent de leur sourde déflagration. Les grenades figent à jamais le mot « violet » mais elles gèlent également des mots de l’algérien qui entaillent et dépècent l’intégrité du corps enfantin assujetti et violenté : ce corps « explosé », « abîmé », « transpercé », « déchiré », « en lambeaux », ce corps qui devient «jouet», «objet» sexuel, objet du langage, objet des risées, corps enfantin brusqué, écrasé contre un vît ahanant au marché, à la piscine, dans un hall d’immeuble, corps supplicié qui ne trouve d’abri ni dans des bras ni dans les mots de consolation mais sous le lit parental, contre la fraîcheur des tomettes : refuge écrasant et signifiant la terrible solitude de l’enfant.

L’intime de Souad Labbize, écho des tragédies de l’Histoire

L’espace public sourd de menaces pour la fillette qui intériorise la culpabilité : le viol a eu lieu lors d’une balade interdite pendant la sieste. Le sommeil des adultes, sortes d’ogres et ogresses effrayants de nos vieux contes, enfante le supplice des petits. Et le désir de liberté, c’est ainsi que le comprend la petite fille, déclenche les agressions des hommes. Ainsi, Labbize naît l’année du coup d’état, trois ans après l’indépendance et le drame intime retentit des rêves brisés de liberté collective. Le corps de la petite fille offert en pâture aux pulsions sexuelles des hommes se lit aussi comme la violence qui se referme sur la toute jeune Algérie indépendante. Elle résonnera encore de cette dimension lorsque le cousin violeur Elyes mourra dans l’explosion, sorte de retournement ironique, de la maison dans lequel ce membre du GIA aura trouvé refuge. L’intime se fait l’écho des tragédies de l’histoire. Dès lors, la conjuration des silences qui étouffe la petite rappelle la responsabilité collective de cette société. Les libérateurs d’hier, Labbize nous rappelle que ses parents se sont rencontrés alors qu’ils participaient « à la libération du pays », cessent-ils d’être des vigies et se lassent-ils des luttes à mener ?

« Qu’ont-ils tous vécu pour être aussi fragiles face au désarroi d’une enfant abusée ? ». Les horreurs de la guerre couvent dans l’incapacité des adultes à reconnaître la souffrance de l’enfant. Aucune parole ne vient désigner les traumas d’une libération cruelle où, on le sait, le viol a été érigé, au même titre que la torture, au rang de méthode de « pacification ». Dans les secrets du texte, semblent se glisser des impensés et des non-dits hérités du passé. La mère qui ensilence l’enfant a dû, peut-être, si ce n’est elle c’est l’une des siennes, être muselée par des traumas. Les victimes d’hier ne veulent plus prêter l’oreille aux horreurs d’aujourd’hui. Peut-être, et ce serait plus désespérant, ont-elles intériorisé les tabous qui ont relégué les victimes de viols dans les coulisses de l’Histoire. Et l’horreur se répète.

Nulle protection n’est offerte à cette fille. Au contraire, un aveuglement coupable la pousse de Charybde en Scylla : l’entraîneur de natation, bon père de famille, le voisin Hassan, le cousin Elyes, tous des violeurs. Et l’enfant a compris la leçon : elle ne s’aventurera plus jamais à raconter la peine, à dire les paroles suppliciées. Et l’enfant a intériorisé la faute : elle conçoit de la peine pour ce père de famille qui se soulage avec tant de frénésie contre elle au sortir de la piscine. Et l’enfant a haï ses attributs féminins, source de tant de violences. Et l’enfant accepte de monnayer ce qui n’a pas de prix : sa liberté en devenant « une proie consentante » à l’extérieur. La meute se ruant avec fanatisme contre la trappe, et la mère et l’ensemble des proches et la société ont coupé la langue de l’enfant.

Le récit : fil de suture du trauma

Mais les mots de la poétesse s’élèvent, plus de quarante ans après, sur les ruines de ce petit corps. Ils n’offrent pas de catharsis mais ils éclairent la nuit des terreurs de chacune et chacun d’entre nous. Ils nous intiment au courage car il en a fallu pour oser cette catabase, dans les enfers de l’enfance. Rien n’est épargné. La scène du hammam, source attendue d’un exotisme de pacotille, suinte des menaces d’une sexualité indigente et subie par les femmes quand la jeune mariée raconte son corps « transpercé comme les brochettes de l’Aïd » pour alerter une future mariée. Le gynécée, lieu d’une possible solidarité féminine, est miné de l’intérieur et la petite entend les mots qui préparent littéralement au sacrifice des femmes. La famille, les cousines et les tantes répètent à l’envie la propagande de la mère et même la cousine émigrée, qui pourrait être soustraite à cette violence généralisée, se fait l’écho des mots de la meurtrissure. L’enfant est assourdie dans une chambre d’écho où ses souffrances n’ont pas le droit d’exister car nul ne veut les entendre et les prendre en charge, nul ne veut regarder cette société médusante où l’espace public est miné par la prolifération des satyres.

Qu’advient-il alors à la langue de celle qui fut violée ? Où se réfugient ses mots qui cognent de peur dans la nuit ?

Ils germinent dans la gorge. Et pour les cueillir, la voix de l’auteur s’aventure dans un récit périlleux à la chronologie brouillée.

Le je de la poétesse se glisse dans cette intériorité scellée depuis le drame. « le cachot intime » et « les caves de l’enfance » lieux de privations de liberté s’il en est, sont investis par la chronique que nous suivons. Le viol se vit comme une « explosion » : les hurlements de la mer médusent le début de récit de la petite. Avant le silence qu’on lui imposera, cette fillette éprouvera le morcellement du langage, et du temps, en des vocables primaires, de simples « paroles » rabougries et pourrissantes en son sein : « homme », « culotte » et « violet ». Le drame s’empourpre d’une couleur à l’aide de la mère et les « mots épineux » vont ricocher longtemps dans la tête et dans le corps avant de se diffuser dans le récit que nous lisons : « exploser », « baisser ta culotte » et la couleur qui lie le viol au cri de la mère. Cette ouverture du texte se lit comme l’exact envers de cette agression que l’enfant dut subir dans le hall d’entrée d’un immeuble d’Alger en pleine après-midi. Cette ouverture textuelle « balbutie », met en mots et donne du sens à l’insoutenable suspension de la chronologie intime depuis le viol. Le texte dépose autant de balises avant de s’arrimer au trauma et Labbize rebat les cartes : « tous les matins », se souvient-elle « il a fallu passer devant », « des années durant », « que de fois », « aujourd’hui, il me suffit d’apercevoir des tomettes », autant de balises qui dilatent l’événement et rappellent l’inexorable répétition du cauchemar. Pas de date calendaire, mais une inscription signifiante dans un temps révolutionnaire, quasi cosmique dans cette référence, et Labbize de dater : « j’avais neuf ans, l’indépendance en avait trois de plus…j’avais l’âge du grand Redressement Révolutionnaire ». Cette chronologie fait enfin sens et l’ère du Redressement Révolutionnaire coïncide de façon insoutenable avec les membres « dressés » des hommes qui abuseront de cet enfant.

Courage et délicatesse pour déjouer les cercles de l’enfer

Souad Labbize avertit le lecteur et elle-même, « je suis rarement revenue vers ces paroles enfermées ». Geste de dévoilement, de mise en lumière de ce qui fut profondément terré pour exister au regard de la mère, du père et des autres. L’écriture donne naissance à cette négativité qui, on le devine, menaça longtemps l’intégrité de l’auteur. « quels mots d’enfants allaient relater ce que je venais de subir ? ». Nul ne le sait car les hurlements ont stoppé net l’écoulement nécessaire du récit.

Cette ouverture s’enfonce donc vers « les caves » et grâce aux incises qui sont autant d’étapes dans cette descente aux enfers, autant d’alertes pour le lecteur et pour la petite fille que Souad Labbize guide vers elle-même avec délicatesse et précaution, on ne trébuche pas. On écoute attentivement le petit cœur de l’enfant qui a peur. On tresse avec Labbize les mots en un récit qui va circonscrire ce trou noir dans lequel on l’a cloîtrée. Une délicatesse qui n’est pas de trop pour approcher ces mots craintifs et surtout défiants, ces vocables qui n’ont plus que leur solitude comme credo. L’aveu ne tarde pas : « il manque à mon vocabulaire ces mots refoulés à la source lorsque je me suis heurtée à la question de ma mère : ‘Mais pourquoi tu es sortie’ ». Ainsi, assiste-t-on à une naissance inversée : il faut déterrer la petite violée que la mère a enseveli sous des hurlements car, faute originelle, elle est « sortie ». La sortie de la fillette dans un monde qui ne lui est pas destiné revêt une gravité plus grande que le crime du violeur. Grâce à ce « dire le viol », sous-titre du texte, Labbize ressort au monde dans l’espoir d’étouffer les hurlements maternels et pour recueillir les paroles tues.

Dans les cercles de l’enfer, elle déploie son art pour « convaincre » les paroles de venir à la lumière. Cette lumière sera « relation » des faits qui suturera une intériorité « en lambeaux ». Mais le préambule a alerté les lecteurs, nulle catharsis dans ce récit et aucune résurrection. Il rassemblera des faits et sécrétera le fil nécessaire à cette suture. Le conditionnel s’efface, les souhaits laissent place à la résolution, aux tournures emphatiques, la voix s’affermit « ce que je n’ai pu avouer n’a pas grandi, reste vulnérable » et l’on sent que l’on s’approche de ce noyau pulsatile autour duquel la douleur et les mots morts ont gravité. La poétesse devient tisseuse pour « coudre des vêtements pudique » et parfiler le mensonge de la mère. On a ainsi assisté, ému et endeuillé, à la douloureuse mise au monde des « paroles ravalées » devenues enfin récit.

Dès lors, il se déroule avec comme premier terme : « la vérité ».

Ce récit, fragile diglossie car l’auteur a deux armoires de souvenirs, en français et en arabe dialectal, sonde nos cauchemars et fait résonner ce que plus d’une femme, fillette, enfant et même garçonnet, les plus fragilisés de notre société, ont éprouvé dans les affres de notre espace extérieur, rues, ruelles et autres « passages sinueux ». Profond sentiment d’insécurité et dépeçage du corps.

Pour finir, le récit de Labbize appelle une lecture de jeunesse : la métamorphose des sœurs Philomèle et Procné. Philomèle est violée par Térée, le mari de sa sœur, qui lui coupe la langue. Elle raconte alors son calvaire dans une toile qu’elle tisse et fait parvenir à sa sœur. Toutes deux se vengent et sont métamorphosées en hirondelle et rossignol.

Le texte de Labbize recoud et suture la langue arrachée des femmes violées. Ses mots ne sont pas un baume cicatrisant. Les paroles de la poétesse tissent la toile que la société algérienne, pétrie de culpabilité et de trahison, refuse, encore trop souvent, d’entendre.

Il est à noter que lors de sa publication en 2019 aux éditions Barzakh, cinq cents exemplaires ont été distribués gratuitement au Salon International du Livre Algérien (SILA), et de nombreux-ses lecteurs-trices l’ont alors lu et diffusé comme un soutien aux victimes de tels abus.

Enjamber la flaque où se reflète l’enfer, Editions iXe, Collection la petite iXe, 2019,

Site de la maison d’édition iXe : https://www.editions-ixe.fr/

Captation d’un spectacle d’Isabelle Fruleux, Pourpre :  https://www.isabellefruleux.com/vidéos 

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