« Sois Gaza » est un florilège de poèmes de Neama Hassan, écrivaine et poétesse palestinienne de Gaza, postés sur les réseaux sociaux, rassemblés par la poétesse et sa traductrice, Souad Labbize, et publiés par l’excellente maison d’éditions des Lisières. En décembre 2024, elle a reçu le prix Samira Al Khalil qui récompense « une femme dont la pratique et le parcours s’inscrivent dans la lutte pour mettre fin à l’atteinte aux droits et libertés fondamentales dans les régions arabes et méditerranéennes. » Elle a également participé à l’initiative « This is Gaza » : texte littéraire écrit sous les bombardements israéliens.
Depuis le blocus complet de Gaza par l’armée occupante israélienne et les massacres perpétrés par cette armée, les réseaux sociaux revêtent un rôle fondamental et ambigu dans notre connaissance de cet événement (le poème de Mustapha Benfodil publié dans « Ma mère a refusé que quiconque écrive sur nos corps » en éclaire également le rôle) : soupiraux entrouverts sur la scène du génocide, ils n’en sont pas moins les relais accusateurs et impuissants de notre complicité.
Que se passe-t-il quand nous lisons ces textes ? Nous nous tenons, sur notre versant, voyeurs et complices, outrés et faibles, en surplomb d’images qui captent et répertorient la destruction d’une ville, le massacre d’un peuple, l’anéantissement d’une culture. De l’autre côté, dans la pénombre, s’élève la voix, puissante et fragile, accusatrice et salvatrice, de la poétesse. Tour à tour accablée, rageuse, ironique, elle nous prend à témoin, nous qui ne savons que cliquer : « Pour en savoir plus / cliquez ici sur ma blessure / dit la ville en guerre ».

Les Visiteuses, Abdallah Benanteur, 1974
L’art de la survie
Dans son journal de bord poétique, la poétesse rapporte la dévastation de son monde. Quelques détails pudiques dévoilent l’anéantissement du quotidien : une jupe transformée en tente, la pénurie des sacs-linceuls, la petite qui se demande si « le missile a percé le nuage ». La poétesse consigne son jeu de « cache-cache » avec la mort : « j’ai toujours guetté la mort, fomenté des plans pour la distraire ». Cette « stratégie de survie » est l’expression la plus nue de l’amour de la vie, l’amour d’une mère aussi qui tente de protéger ses enfants en refusant d’inscrire leurs noms sur leurs corps afin, encore une fois, de déjouer la mort et qui veille sur leur sommeil malgré le froid : « lit glacé, je vérifie si mes enfants ont froid aussi. Leurs corps en boule m’entourent en un cercle fermé attendant, mon signal, je suis la danseuses principale ».
Les ordres d’évacuation ont transformé le peuple gazaoui en de perpétuels errants au sein d’une langue de terre de moins de 40 km de long. La terre elle-même s’est « ratatinée » sous les bombardements et la richesse de sa toponymie, naguère gardienne de la mémoire, se réduit tragiquement, sous les coups de boutoir de l’armée israélienne, en trois pôles : le « nord, Gaza-ville ou Khan Younès » . La désorientation contamine le réel et le langage, les mots perdent leur sens et les questions résonnent au sein du poème : « quel sens a le monde ? / Les enfants chanceux proviennent-ils d’une loterie ? »
Mais le langage poétique, dont le dévoiement est le signe de la propagande, débusque toute imposture : « à bas vos chartes / à bas vos slogans / voici l’invocation de la tente », « Épargnez-nous vos discours insipides » ou encore « gardez vos slogans pour vous ». Ces injonctions salutaires nous rappellent que la lutte pour la survie prend source dans l’amour de la vie et non dans une glorification de la mort.
Femme, vie, résistance

C’est pourquoi l’écriture diariste recèle également en son sein, précieux trésor, le rêve d’une intimité que tout concourt à effacer : « je veux un instant ordinaire pour me cacher / avoir un rouge à lèvres dans mon sac par exemple », nous souffle Neama Hassan. Le rêve incarne le lieu le plus fragile et le plus subversif de la résistance à ce génocide : « j’ai toujours rêvé de m’asseoir dans un café à l’autre bout du pays. Je fumerais une cigarette en cachette et ma folie me pousserait à flirter avec un inconnu par défi au pays interdit à l’amour ».
Écrire l’amour, le rêver, se rêver parfumée avant la nuit, oser « créer notre propre vision pour échapper à l’obscurité de l’image », tels sont les actes de résistance qui se découvrent dans cette lutte pour la survie. Résister c’est encore espérer la vie et l’amour, rêver librement : « En dépit de la mort qui nous encercle, nous aimons vivre et espérons ardemment un moment de bonheur et de vie ».
Du journal de bord au calendrier perpétuel
La dénonciation politique s’enracine dans cette écriture de l’intime, fondement de la liberté de la poétesse. Le singulier parvient à l’universel grâce aux apostrophes qui mettent en demeure le destinataire de considérer l’être pour consacrer sa revendication politique collective. L’émotion vive que le lecteur-rice ressent à la lecture de textes lyriques profondément troublants par leur force pathétique n’est pas simplement contre-balancée par une tonalité plus ironique. Elle se déploie, plus subversive, plus profonde à la lecture des prises à partie salutaires de la poétesse : « que tous ceux qui ont du pouvoir / chaque activiste et chaque journaliste / tout individu capable de porter notre voix / qu’ils disent tous maintenant : / nous voulons arrêter cette mort ».
Le journal de bord relate les destructions où la ville aimée est réduite à néant : « Pourvu qu’il nous reste une rue au bout de la ville / pour échapper à la guerre / et nous retrouver » espère encore Neama Hassan le 21 octobre 2023. Quelques mois plus tard, elle révèle: « La ville entière est sous tes pieds / tu marches sur ta tombe ». Ces textes écrits pour être publiés sur les réseaux sociaux apostrophent un-e lecteur-ice virtuel en le sommant d’agir.« Sois Gaza » explore ce paradoxe : la chronique d’une année de guerre se transforme peu à peu en un lancinant calendrier perpétuel. L’omniprésence de la mort, les destructions et le génocide perpétré par l’armée israélienne se répètent tant et si bien que survivre demeure le seul signe du passage du temps : « j’attends que nous ne mourrions pas / pour prouver que les jours passent ».
Les gravats amoncelés laissent place au souvenir et à la nostalgie d’une ville aimée quand les textes se réduisent à une suite d’accumulations exemptes de commentaires : « faim / froid / errance / et mort ».
« une voix vivante dans un monde muet »

Bleu II, Joan Miro, 1961
Et pourtant, « Sois Gaza » est un recueil de vie et de résistance. La voix poétique qui entremêle les rêves les plus intimes aux éclats de révolte révèle l’exact envers de la déshumanisation infligée par l’armée occupante aux victimes gazaouies. Car la voix poétique qui dit la survie extrait la survivante, la déplacée, le peuple des tentes, elle les singularise et dans le même mouvement elle les élève en quintessence même de l’espèce humaine, selon le titre de Robert Antelme.
Il faut lire absolument ce Journal, car comme l’a écrit un autre compatriote de Neam Hassan, Hamed Ashour, à l’occasion d’une lecture au Centre international de Poésie de Marseille : « J’ai tellement haï la poésie quand ça a commencé. […] Mais au bout du compte, j’ai su que la poésie n’est pas une arme, que c’est une promesse, une espérance, une voix vivante dans un monde muet. »
Sois Gaza, Journal octobre 2023 novembre 2024, traduction de Souad Labbize aux éditions des Lisières : lien vers le site de la maison d’éditions