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On en parle peu de Sanja Bakovic



Les éditions de l’Ollave publient le recueil On en parle peu de Sanja Bakovic, traduit du croate par Brankica Radic, dans la collection Domaine croate / Poésie. Cette poétesse, et par ailleurs journaliste, vit et travaille à Zaghreb. Elle a publié deux recueils, Le Bus pour Trnava et Places. Elle œuvre à la diffusion de la poésie dans l’espace public par de nombreuses manifestations culturelles en Croatie.

On s’enfonce dans la poésie de Sanja Bakovic comme on entre avec torpeur dans les eaux d’un lac. D’imperceptibles mouvements, des bulles qui remontent silencieusement à la surface et le sentiment d’être immergé-e-s dans une eau augurale au sein de laquelle flotte la voix de la poétesse. Voix énigmatique et singulière, elle invite à nous défaire de nos réflexes de lecture, de notre logique et de nos masques pour percevoir le fil ténu de la vie qui « se niche toujours où il y a le moins de peur ».

« Écrire sur soi passe pour une écriture mineure », répète-t-elle tout au long de son recueil, mais bien sûr dans cet art poétique qu’elle nous chuchote, malicieuse, frondeuse, voire révolutionnaire, cette écriture est une puissance de vie, un appel à se saisir.

Loin des clichés de la poésie lyrique, la voix de Sanja Bakovic cèle dans ce qu’elle a de plus intime – la dépossession d’un corps, des souvenirs d’amitié, des rêves de paysages – une vision quasi cosmique : la fin des mondes, la beauté de la destruction et la renaissance. C’est dans une intimité explorée sans concession, avec tous les affres de la honte et de la culpabilité qu’elle puise cette force universelle.

Nuit et solitude

Nicolas de Staël, Agrigente, 1953, Kunsthaus, Zürich


Du cœur de la nuit, s’élève la voix de Bakovic : « et la nuit est longue comme la Panaméricaine, / infinie comme l’univers dans lequel / surgit une massue de solitude ». Elle résonne des angoisses de la solitude et de ses outils connectés : téléphone qui ne sonne pas, téléphone tarot, téléphone rose qui creusent cet isolement. Affectée par les souffrances de ses semblables, la poétesse peuple son univers d’êtres, de « restés seuls » en quête de liens comme dans le poème « une discussion » : « en plein milieu de la nuit parfois des gens / se rendent aux urgences par besoin de parler ». Attentive au monde qui l’entoure, elle accueille en son sein les peurs de l’esseulement, tout en étrillant avec un humour incisif les travers de cette époque ultra-connectée où l’on s’expose mais où l’on ne se démasque pas (« mes amis […] envoient des images depuis de superbes destinations / reviennent brièvement inspirés, mais les mêmes »). L’anonymat, envers de l’hyper-connexion, altère les identités et le recueil est ainsi traversé de frêles silhouettes toutes contenues dans un prénom : « aucune idée de qui est Maria Macini / son nom apparaît sur mon écran / elle veut être mon amie ». «  quelqu’un crie Antonia / je sais que je ne suis pas Antonia ».

Mais nulle intention moralisante et encore moins de regard surplombant qui jugerait. La voix poétique reconnaît la souffrance de la solitude, elle la fait sienne, intrinsèque à sa situation existentielle, celle d’une insulaire : « chaque personne est une île, abandonnée à elle-même / entourée par la mer / toi et moi et Brac dans une légère brume iodée / seuls au moment où il est plutôt embêtant d’être seul ».

Avec autodérision, elle explore sa propre misère, sa solitude et la quête de soi : « l’homme au volant d’un rouleau compresseur tasse la terre : / vous vous êtes perdue, vroum, vroum, demande-t-il / depuis longtemps, mon gars mais voilà je me cherche ». Sensible aux fragiles paradoxes humains, elle met en garde : « si aujourd’hui tu me croises couchée sur la route, / si tu me croises forte, douce, pleine de vomi, / belle ou horrible, / méfie-toi / c’est un masque ! », « derrière tout ça, une personne solitaire ».


Dévoilement d’une profonde ambivalence, la vie est une force ambiguë à l’image de sa « roue [qui ] tourne dans un magma de splendeur et de boue ». La vie et ce que nous en faisons dans nos tentatives vaines de fuites, de faux-fuyant, cette vie-là, est mise à nue et révélée car elle est poésie : « mes amis ne savent pas que ce sont eux la poésie / et cet état schizophrène de l’incertitude, / et cette peur de l’échec, /toute cette peur, / le plus grand de tous les poèmes. »

Poésie du signe

« écrire sur soi passe pour une écriture mineure » trisse-t-elle dans les poèmes du recueil On en parle peu. Et il en faut de la patience et de la générosité pour déjouer ce poncif ; écrire sur soi, c’est écrire son corps de femme et le malaise que l’on peut ressentir dans le dévoilement de « ses affaires triviales, émotions et habitudes, / ses sécrétions, rêves et souffrance qui coule doucement sous-jacente, ». Ne rien épargner de sa honte à être objet d’un examen aussi fouillé que celui auquel la contraint le radiologue dans le poème Ecrire sur soi I  : « Même moi, je suis submergée par un sentiment de malaise, / une espèce de honte incompréhensible / comme quand une personne inconnue me touche le bout des seins. ».

Ron Mueck, In bed, 2005, Fondation Cartier, Paris

Mais l’écriture de Sanja Bakovic fait signe. La musicalité des poèmes se déploie, doucereuse, mutine dans des répétitions incantatoires pour nouer un contact après avoir renversé les habitudes du lecteur. Par de subtils déplacements, voire des reptations à peine perceptibles, elle le ceint pour l’accueillir.

Toute nimbée de solitude, l’écriture de l’intime chez Bakovic ouvre à la démesure du nous. Loin d’un lyrisme éploré, les poèmes de ce recueil ne cessent de dessiner les contours fragiles, incertains, certes, mais nécessaires d’une relation aux autres et au monde. Le dialogue, alors, se noue avec le lecteur et l’écriture, généreuse, s’ouvre à sa venue. Avec délicatesse et humour, toujours, le vers « écrire sur soi passe pour une écriture mineure » glisse peu à peu d’une interpellation assumée « mais moi j’écris, j’énerve les gens, en fait » à une exploration d’un « soi » protéiforme jusqu’à l’avènement d’une communauté d’écriture « nous écrivons tous car ce n’est pas possible autrement/ nous écrivons tous car la peau est de chagrin ». Nous voilà, chemin faisant, embarqué-e-s dans le ressac entêtant qui entremêle intimité et totalité, lecture et écriture.

Et nous sommes prêt-e-s à « faire signe », en retour, à cette poétique de la relation : « fais signe, écris, griffonne une bêtise sur ta main », « elle dit écris sur moi, n’aie pas peur / d’écrire sur toi ».

Ainsi, en « remuant la boue sous [sa] langue », Sanja Bakovic ancre non seulement sa poétique dans l’intime mais elle consacre les cycles cosmiques de destruction et de renaissance comme son horizon. Vigie placée au bout du monde, toujours plus à l’est, vers l’Ostrov, du nom d’un de ses poèmes, elle annonce, lucide, les temps à venir : ceux du silence souverain : « un jour plus personne ne parlera / croate ni de maladies, rien que le silence, rien que la splendeur. » , ceux également de la destruction. Le poème « Vésuve » retentit de cette joie quasi sauvage à envisager la destruction comme principe de renouvellement premier et comme fondement de son intériorité : « cela a dû être beau, / regarder la destruction. » « mais moi, j’écris car j’ai explosé ». Les deux recueils sont traversés de visions de fin de monde, mais qui ne sont en rien apocalyptiques ou millénaristes. Il en émane une grande douceur et surtout un grand espoir de recommencement. À l’image de « sa roue [qui] tourne dans un magma de splendeur et de boue ». Destruction de notre monde d’où ne renaîtront que « de grandes forêts humides », où « des yeux inconnus verront : / tout ce qui vaut pourra recommencer / probablement sans nous. »

Si un sentiment d’urgence sourd, comme dans le poème « L’orage arrive », il somme de reconnaître l’imminence de la révolution, d’une révolution poétique également : « les enfants déjà découpent des syllabes et assemblent de nouveaux mots. / de nouveaux mots attendent, l’orage arrive » et il nous enjoint d’y prendre part.


Troublante ode à la vie, à sa profonde ambivalence, la magnifique poésie de Sanja Bakovic a des accents profondément humanistes. Elle endosse le prétendu mauvais rôle (bien qu’elle préfère se démasquer) tout en défaisant avec facétie et parfois un peu de désespoir, les clichés qui collent à la peau de l’écriture sur soi, qu’on devine avant tout féminine « révéler la fragilité de sa petite personne – / déclenche tout de suite la lapidation ». Elle trace avec la ténacité d’une araignée qui tisse sa toile (elle apparaît plusieurs fois dans ces textes) de nouveaux liens noués avec les autres, le monde, les forces et sûrement la suite des temps. Elle consacre, enfin, cette écriture sur soi (pour une autre poétique de l’intimité, dans un tout autre contexte de création, lire ici un article sur le recueil de Naema Hassan) comme accès à l’autre et au monde et comme promesse d’un événement : « on va danser, faire un projet de paysage et à l’aube, / le jour venu, ce sera un événement ».

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