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Mes forêts d’Hélène Dorion

Le recueil des bruissants silences

Giuseppe Penone, Continuerà a crescere tranne che in quel punto, Domaine de Chaumont-sur-Loire

Que faire quand nos appétits acides dissolvent le monde ? Recueillir son retentissant silence, inventorier ses présences et ses absences, réenchanter nos liens et le célébrer à la mesure de notre voix sans que cela ne tonne comme le chant du cygne. C’est ce que souffle l’incantation d’Hélène Dorion dans le recueil de poèmes Mes forêts publié aux éditions Bruno Doucey dans la collection Sacoche, qui, insigne honneur pour un poète vivant, sera au programme du bac de français 2024.

Au matin du monde, la poésie cantillait une cosmogonie et sa voix ordonnait le chaos primaire, le bain de la création. Les éléments primitifs se livraient des combats féroces pour déraciner l’organique du néant et pour se jouer des monstres dans le tréfonds de nos âmes tartares.

Mais le temps s’enraie et les monstres se déchaînent à nouveau. Le poème reprend son lent cheminement et une contre-épopée de la vie s’élève, fragile, du fond de Mes forêts.

Voilà une cosmogonie à rebours que nous donne à vivre ce recueil : du cosmos vers le chaos. Un cantique de Cassandre qui s’ouvre, frêle et gracile, dans les premières notes des pièces de L’écorce incertaine pour laisser sourdre le bruit d’une chute de galets ; une psalmodie de pythie qui s’étoffe pour dénoncer L’onde du chaos et pour soutenir – mais jusqu’à quand ? – Le bruissement du temps. Tout pour arracher le lecteur-rice à sa surdité.

Que de foi en la poésie dans ce recueil : la voix moissonne les paroles des premières genèses et les réensemence pour récolter le « bruissement du temps ». En quelques vers, la mise en récit de l’humanité est parcourue et la voix poétique n’en demeure pas moins fragile et humble : « je n’attends rien / de ce qui ne tremble pas ». Et de salut, il ne sera que forestier, selon le chant de Dorion. Car la forêt est un cercle organique au sein duquel la poète, et avec elle, chacun d’entre nous, peut « prendre le large vers [soi]-même. » .

Mais comment ? En « écout[ant] le voyage immobile » de l’arbre

L’odyssée de la forêt

Au commencement étaient les forêts. Structure attributive quasi performative qui revient telle une antienne sur le sentier du poème : « Mes forêts sont… », et la voix poétique fore cette étendue « un champ silencieux » qui se fait élévation, « des nuits très hautes », profondeur, «qui creusent la terre » , temps puis récit et pour finir poème : « dans la forêt du temps », « mes forêts / racontent une histoire », « un poème avance sur la tige ». Cette « planète silencieuse »  scelle l’union orageuse du microcosme et du macrocosme, l’infini y étreint l’infime jusqu’à lui faire rendre gorge et le silence oint mille et un bruits. Les contraires se côtoient, des secrets s’offrent dans leur inaltérable présence que la nomination, tel un fil ténu d’Ariane, encercle et modèle : tournures interrogatives, structures hypothétiques, conditionnels traduisent la profonde énigme que ce monde pose au regard qui le sonde.

La poésie cartographie en définissant et pour cela égrène une suite d’indéfinis qui extraient car le singulier est la mesure de l’univers : « L’horizon //une chute de liens/ avec le ciel », « L’arbre // une pluie / de longues tiges », « Les feuilles // comme des flammes », « L’écorce / un bruit de scie » et qui généralisent car le singulier est l’universel : « un poème murmure / un chemin vert et lumineux / qui donne sens / à ce qu’on appelle humanité ».

Dans les forêts se murmurent des chuchotements. L’attention portée au monde révèle les infimes lézardes annonciatrices : une fissure comme dans L’arbre, un effritement dans Le ruisseau, un fendillement dans Le rocher, un effleurement dans Le tronc, un craquellement dans La branche et tant d’autres encore. Soyons voyant, pour sûr, mais soyons écoutant, nous intime Dorion, écoutant pour percevoir la chute de galets, le bruit du monde et l’écoulement du temps : « écoute / la lumière se pose / sur ton visage l’âme des choses / ne laisse sa trace / que dans le silence ».

Le poème inventorie alors les âmes qui disparaissent, les indices de la catastrophe, car le monde n’explose pas. L’œuvre de la mort n’est pas spectaculaire : elle est avant tout audible dans cette chambre d’écho qu’est la forêt. À l’image des glaciers qui fondent, le monde se dilue dans l’appétit féroce des consommations. « la chute ne fait aucun bruit / dans la forêt ne laisse aucune trace / l’agneau déserte le troupeau ».

Anselm Kiefer, Winterwald, 2010

Une éthique de l’écoute active : déjouer le chaos du monde

La voix poétique est un recueil de mémoires de feuilles, houppier et autres branchages et elle nous révèle son art poétique : « je me suis assise / au milieu de ces vastes alliés / sans voix » et « je me laisse étreindre ». L’instance poétique alors franchit le seuil, elle prend tant forme qu’elle devient : « je suis cette branche / qui avance comme va le vent » , « cette ramille qui frémit/ au bout du vide / trace un invisible chemin ». Reviennent alors les vers précis et précieux de Guillevic dans son Art poétique : « Tu ne feras pas l’éloge./ Louanger, c’est t’écarter, / Te séparer / De ce que tu louanges.// Tu te tairas, parleras / Avec une chose / Ou avec son absence ». De ce colloque frémissant des feuillages dans le vent, la poésie advient.

Mais le poème gronde également et L’onde du chaos retentit d’accents indignés pour réveiller et forcer les habitants des forêts à écouter la fin de ce monde : « le jeune érable frémit sous les coups du tonnerre » , « les arbres mordent le sol / corps séchés ». Qui pour se boucher les oreilles face à cette annonce : « tout un siècle à défaire le paysage » et « la nuit approche ». Le corps du poème retentit du fracas de ces « bourrasques » , de cette « foudre », « il fait un temps d’arn . De ram zip et chus / sdf et vip/ il fait triple k / usa made in China / un temps de ko » . Il devient le baromètre de notre époque connectée : « il fait refus et rejet […] il fait chimère […] il fait rage virale, il fait nulle part et n’importe où ».

Et pourtant, le poème reprend son voyage immobile, nourri d’espoirs têtus et gros d’un collectif : dans une note césairienne (« Et nous sommes debout maintenant … »), le voilà qui clame à l’adresse d’un tu, puis d’un nous enfin réalisé : « Nous sommes debout / comme après la pluie / quand flotte un monde neuf / autour de nous ». Le futur se déploie alors pour coudre passé et avenir : « ce sera comme un souvenir, nous souffle-t-il, comme une soif de clairière ». Au terme de cette onde du chaos naît une communauté fondée sur le dépouillement, nouvelle modalité d’un être-au-monde évalué à l’aune de sa juste mesure : « nous sommes hauteur de montagne / parmi les brumes affolées / rien ne nous appartient / nous dénouons nous réparons / ce que nous pouvons ».

Le bruissement du temps s’éprouve dans une nouvelle cosmogonie : en quelques vers se ramassent les étapes de l’évolution de l’esprit, ramené à sa juste proportion face à celle des forêts, quelques vers qui retracent les naissances des dieux, de l’écriture, l’agriculture, de la consommation, puis celle du récit, de la colonisation, l’accaparement des terres, l’envie et la domination. Toute cette histoire humaine ramenée au temps long de l’arbre et de la forêt.

La forêt obscure de Dante (une autre déclinaison de cet intertexte que j’ai analysée dans le dernier recueil de Nouri Al-Jarrah), Dorion la nimbe d’un grand magnétisme. Elle révèle le chant de l’absence et le vivifie au même titre que les nervures de la feuille coupée apparaîtraient à l’examen des rayons x ou qu’on ressent la présence insoutenable d’un membre fantôme amputé. Avant de tourner à gauche vers l’enfer, il nous reste à fredonner ce chant, à nous transformer et à habiter nos forêts d’une écoute généreuse.

Amel Boudali

Le site d’Hélène Dorion

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