Lettres de Palestine
Les éditions « Le Port a jauni » rassemblent dans un petit recueil rehaussé des peintures de Thomas Azuélos deux poèmes consacrés à Gaza : l’un de Mustapha Benfodil, écrivain algérien, et l’autre de Hanine Amine, poétesse palestinienne de Cisjordanie.
Ces textes disent Gaza, alors même que les mots se dérobent ou trahissent pour exprimer notre lien à ce désastre (une autre analyse de l’écriture du désastre chez le poète syrien Raed Wahesh ici ), sous deux modes qui peuvent sembler antinomiques de prime abord.
« Des débris » rassemblés
Dans une économie de moyens remarquable qui porte l’émotion sans lui faire courir le risque du pathos ou du voyeurisme, le poème de Benfodil adopte le regard que l’on porte sur Gaza de l’extérieur, puisque ce territoire a été coupé du reste du monde.

Fresque, Maître de l’école de Rimini, 1330-40, Eglise de Saint-Augustin, Rimini
Le « smartphone », sorte de loupe kaléidoscopique, sur lequel défilent les images que nous compulsons sidéré-e-s, raconte notre rapport à Gaza. Celui de témoins impuissants d’un inventaire sans fin : des débris de vie explosés, non pas des ruines, mais des mises en lambeaux, des poussières de vie quotidienne, ce qu’il en reste après les bombardements.
Les objets déterrent des vestiges de présences humaines : chaussures, lunettes ou encore baguette : « Une demi-paire de chaussures / une demi-paire de lunettes / une demi-baguette exhumée ».
Ils retiennent encore des restes d’infinis comme la mer toute contenue dans « un filet de pêche / des travailleurs de la mer qui, dit-on, ont / fait une pêche miraculeuse ». Au cœur de cet infini, vœu quasi impossible de salut, se trouve receler le symbole précieux de Gaza : des enfants. « [les pêcheurs] ont caché leurs enfants dans la mer / parce qu’elle est plus sûre, dit-on ».
Un vers, voire un demi-vers, recueille les restes fumants, la trace de ce qui fut vivant, de ce qui fut mouvement dans ce capharnaüm : de la chaussure jusqu’à la mer, refuge des enfants. Il va s’amenuisant jusqu’à se réduire à une simple lettre épelant les édifices les plus exposés : « des hô / pi / t /a / u /x ». Et la vision s’élargit au cosmos : « lambeaux de soleil », « ciel atomique ». Pour seule écriture, les groupes sanguins, « alphabet babélien » signes d’espoir impossible dans cet univers d’ « humanités minérales ».
En conclusion, un aveu d’impuissance martelé : « pas assez de feuilles mortes / pour toute cette tristesse », « le deuil pas assez long ». Et paradoxalement, cette forme brève, amputée, comme toute manifestation de vie là-bas, recouvre le plus justement notre perception de l’infinie ampleur de cette destruction.
Le poème-corps
Le poème d’Amine, quant à lui, s’élève depuis l’autre côté et témoigne de l’intérieur : c’est une réponse, en un sens, comme semble l’indiquer le sous-titre « et autres lettres de Palestine ». Il naît au cœur du vortex, s’ancre profondément dans un « je », celui de Ahmed 9 ans. Il partage avec le texte de Benfodil, cette poétique du dénuement pour exprimer la folie et l’inversion des ordres dans un monde de guerre et de destruction. L’amour infini d’une mère s’exprime dans un geste du quotidien, mais un geste dévoyé, celui de l’écriture.
Sous le regard de Ahmed, se déroule un rituel macabre : la mère convoque ses enfants pour inscrire leur nom et leur groupe sanguin. Écrire à même les corps de ses enfants pour être réunis dans la mort. Et ce geste, macabre, celui d’un croque-mort de Gaza, se transforme au sein du poème en un testament d’amour, quasi un don de vie. Celle qui a donné la vie se retrouve condamnée à attendre la fin et à offrir à ses enfants pour seul réconfort l’union des corps dans la mort. Le cœur du poème devient alors les corps des enfants, il s’incarne, littéralement : écrire sur les corps, écrire sur les feuillets poétiques ces prénoms, cette filiation d’amour : « ne vous inquiétez pas, j’ai marqué sur mon corps / partout, que je suis la mère d’Ahmed, Rached et Hiba, / femme du martyr Fahmi Saleh ».

Maternité, Issiakhem, huile sur toile
La poésie ne sauve pas le monde, ne peut rien contre la mort mais la foi que l’on porte à l’écriture, à la création poétique demeure un recours puissant contre les tentatives d’anéantissement de notre part d’humanité. Ces deux poèmes, magnifiques de sobriété et d’émotions, l’illustrent encore une fois.
Un dernier mot sur les peintures de Thomas Azuélos qui me semblent également remarquables d’intensité : les gros plans atomisent les corps et les rendent plus vibrants de présence. Visage en contre-plongée, pieds, mains, profil recouvert d’une traînée d’aquarelle couleur terre de Sienne, des silhouettes à peine esquissées qui obligent le regard à reconnaître là des corps et des humanités, qui transforment et recomposent les débris en une unité essentielle : celle des Gazaouis, la nôtre.