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L’Hiver, le temps du signe de Raed Wahesh

En 2021, est paru aux éditions Plaine page, dans la collection Calepins, le recueil de Raed Wahesh intitulé L’Hiver, le temps du signe et autres poèmes traduit de l’arabe (Palestine) par Antoine Jockey. Ce poète syro-palestinien a quitté la Syrie en 2013 et vit depuis en Allemagne.

La révolution syrienne, étouffée dans une violence inouïe et systématique, a essaimé, dans la douleur et l’exil, en une myriade de poètes dont les œuvres témoignent des massacres et de la destruction d’un monde. Nouri Al Jarrah (ma lecture du recueil Le Sourire du dormeur), Omar Youssef Souleimane ( ma lecture du recueil Damas, je te salue) et Raed Wahesh entre autres, poursuivent leurs œuvres et cartographient ces contrées de la désolation.

Dans ce recueil, le poète engage un corps à corps avec cette folle entreprise : dire le temps et le lieu quand ils sont anéantis dans l’imaginaire même des survivants. Comment réinventer le temps et l’espace, le passé et les villes rayées par la guerre ? Comment surtout dévoiler les contours de l’absence, sorte de limbes des êtres, au sein desquels se débattent les souvenirs et les désirs des survivants ? Ces poèmes déclinent avec délicatesse des tonalités, sur le mode mineur, tragique, sublime ou fantastique, pour approcher ce douloureux constat : la déréalisation du monde. La poésie et le conte, la force de l’amitié explorent les voies de cette déréalisation et dessinent d’autres lieux, d’autres temps où l’absence-même bruit de vie.

Une topographie de l’absence

Les poèmes Rue, Absence, Lettre et La Parenté de l’absence mettent à nu l’espace et le temps qui suivent les calamités de la guerre. Que reste-t-il après la catastrophe, quelles voix pour endosser la désespérance des morts et des survivants ? Sur quelle tonalité se chante le lamento ? Et que faire de l’espoir et de demain ?

Le poème liminaire donne le la : deux voix s’interrogent « Sommes-nous désormais deux fantômes, / Ami ? ». Ce doute existentiel colore l’ensemble du recueil où la guerre et la douleur ont brouillé les frontières entre monde des morts et des vivants. Il est éclipsé, parfois, par l’horreur dans ce monde absurde où les fantômes-mêmes sont traqués. Des potences vides leur sont réservées, et le lecteur semble les voir se balancer au bout de leur corde, sorte d’envers dérisoires et terrifiants des pendus de Villon.

Une topographie de la catastrophe dessine ainsi les contours des douleurs et des angoisses dans une économie de moyens qui intensifie le désarroi. On parcourt une ville meurtrie où les rues sont autant de stations dans cette passion sans rédemption ni résurrection. Dans chacune, une voix, un dialogue retentit dans un paysage de chaos : une supplique à la pluie (« De la pluie, ô ciel / De la pluie sur le petit visage / Sinon il se perdrait dans les décombres »), une prière au fouet d’abréger les souffrances et la honte (« Nul espoir / Nul espoir / Sinon à dire au fouet / Nous t’en prions ») , le souhait quasi comique de transformer le réel en un dessin-animé où armes et mort sont inoffensives (« Si seulement le monde était un studio / Et nous des personnages de dessin-animé »), l’injonction à sauver la ville (« Réveille-toi / Réveille-toi / Peut-être ton réveil mettra-t-il fin au cauchemar de la ville »). Jonchés dans ces rues, des détails, seuls à même de condenser en quelques mots l’égorgement de la fillette, l’explosion de la bombe, l’anéantissement du réel : « La petite fille s’était endormie pendant le bulletin d’information / à leur réveil, les membres de sa famille restés en vie / ont trouvé son corps enseveli sous un amas de cubes multicolores. ».

Sophie Riestelhueber, Beyrouth, Photographies, 1984

L’absurde recouvre les décombres et des voix atones et hébétées par le souffle de la déflagration se répondent : « nous nous voyons en étrangers incapables de se comprendre ». Rue cartographie une ville abasourdie où les survivants envient les morts : « Nous envions les assassinés d’être morts ».

Pourtant, ce tombeau est plus qu’une prière aux morts. Les poèmes de Rahesh explorent cette région de la douleur où l’on ploie sous le faix de la désespérance. Ils donnent corps à l’anéantissement de l’être dévasté par la terreur et l’arbitraire de la mort et ils dénoncent ce sortilège honteux vilipendé dans le poème Rue 2 : « La honte nous traîne par la peau de nos visages / écorche nos traits / nous les égarés / nous accouchons de fils vaincus ». Car les forces de destruction avilissent l’espérance et transforment les survivants en vaincus. Comment survivre à la mort de l’enfant et au spectacle de la désolation ?

Le colloque des disparus

Absence dit aussi les morts, les anonymes réduits au souffle d’une voix qui se cherche : « Qui suis-je ? / J’ai oublié qui j’étais / Comment je suis arrivé ici / Et pourquoi y suis-je ? ». Dans des vers d’une intense sobriété, Raed Wahesh mesure l’absence. Il consacre le lien qu’elle tisse avec le monde des survivants : « Par mon effacement / je mesure ton absence » ou encore « Est-ce nous qui nous réveillons pour les rejoindre ? / Ou eux qui s’endorment pour nous retrouver ? ».

Il accorde sa voix sur le fil ténu du silence et du vide. Nul épanchement dans ces déplorations des absents, mais une retenue douloureuse qui suggère avec intensité les contours du drame : la mort d’une fillette, d’un ami, d’un résistant, saisies dans les détails du quotidien. Le sable recueille l’art des pleureuses, condamnées à mourir, et la pluie se fait berceuse et caresse pour le corps supplicié d’une fillette. Les lamentations sont étouffées, à l’image du gémissement du sable et ces poèmes suggèrent, sur un mode mineur, l’impensable par de menus détails. « le petit visage », « deux grands yeux desséchés et grand ouverts » suffisent à convoquer l’œuvre de la mort, à accoler l’infiniment fragile à la toute-puissance de la destruction, le corps de l’enfant et l’égorgement. La brutalité de la vision assourdit le poème jusqu’à le réduire à une suite de mots répétés douloureusement « Pluie / Pluie / Pluie sous la forme de cœur », qui condensent la quête d’espoir : « pour que [les éplorés] puissent trouver un chemin qui mène à demain ».

Les absents informent le désir des vivants : celui de rejoindre les êtres perdus, «  Nous envions les assassinés d’être tués », de se figurer leurs derniers instants, de les voir. Le poème convoque alors des voix qui soliloquent, formulent des suppliques pour imaginer  : « Comment est-il mort ? », « que manque-t-il à ton visage ? /Dis-nous. / aide notre imaginaire à te voir. ». La quête d’une trace, d’une photo raconte aussi le manque charnel du corps et le désir de se souvenir : « As-tu toujours ces yeux doux comme une maison de campagne ». La poésie conjure parfois la terreur de la torture infligée à l’aimé. Elle révèle le lien ambigu et douloureux que le souvenir et les vivants nourrissent : « Ils veulent que tu restes en vie / Que tu résistes sous la torture / Pour qu’ils ne meurent pas de désespoir en t’attendant ».

Djamel Tatah, Sans titre, huile sur toile

Point de salut à attendre, mais la nécessité de rester éveillé au risque d’abandonner la ville à ces monstres, l’urgente fantaisie de transformer la guerre en un dessin-animé pop aux couleurs acidulées où les armes seraient vaincues et l’amour triompherait.

« Il faut absolument un nay » confie le poète, car avec ce « morceau de roseau » « on pourrait apprendre à cacher les lieux dans les poumons ». L’apparente simplicité de cette flûte ancestrale n’est pas sans rappeler la poétique de Wahesh. Elle cache dans son souffle toute une palette d’émotions suggérées par la modulation d’une épithète, d’une répétition, d’un substantif dans un art du dépouillement qui amplifie la profondeur des visions « Tu étais l’offrande moins le gémissement ».

« Parce que c’était lui, parce que c’était moi »

C’est sur un autre mode que le poète rend hommage à l’amitié qui le lie à Amjad Nasser (ma lecture de son recueil Le Royaume d’Adam) dans « L’hiver, le temps du signe ». Cette ode à l’amitié, dédiée au grand poète jordanien décédé en 2019, dessine les silhouettes de deux poètes exilés dans les rues de Berlin. Le vers se dilate et accueille les visions de l’ami. Le sujet l’impose : au soir de sa vie, au cours d’une rencontre avec son âme sœur, un poète révèle la quintessence de son existence poétique. Le questionnement du jeune poète mène son compagnon à livrer les visions qui le nourrissent. « Pourquoi croyons-nous aux signes ? » ou encore « Comment » « ouvrir ses lettres pour faire face à ce qui est écrit », « et l’exil ? ». Deux âmes sœurs donc échangent sur le mystère du mektoub et l’un d’eux confie son testament poétique : « Reconnaître le signe nous a suffi. ». Le lecteur prend place dans l’intimité de cette compagnie et partage les confidences, les éclats de rire, les nostalgies, les douleurs de l’exil. Parfois cette compagnie s’élargit et accueille tour à tour Malek Bin Al-Rayb, Anna Karénine ou Gilgamesh. Héroïne et héros aux destins tragiques mais figures de l’absolu. La poésie, nous révèlent les deux compagnons, œuvrent au mystère du destin : « Chaque texte qui prétend s’adresser à un lecteur de notre espèce n’est qu’une réponse à ce que le destin nous dissimule ». L’écriture est une « incantation », assure le poète.

Le décor se métamorphose au gré de cette flânerie urbaine. Il est des plus prosaïques : un bar, une rue, une vitrine illuminée pour Noël et les révélations n’en sont que plus précieuses. La neige de Berlin laisse place au désert où vient mourir le poète brigand Malek bil Al-Rayeb, prélude au départ de Amjad. Il s’impose comme la clé de voûte de l’ensemble : l’hiver est le signe que lisent les deux poètes, qui les lient à travers leur destin : « Tous deux nous avons atterri au nord de la planète, éjectés par l’un des volcans de nos guerres. / L’hiver est le signe / Maintenant je comprends que nous grandissons chaque fois que nous vivons un hiver. »

Raed Wahesh signe un poème d’une grande sensibilité sur le passage de flambeau, fragile, entre deux poètes exilés d’un monde menacé par la destruction. Deux bédouins convoquent les traditions et la culture de leurs semblables, les considèrent d’un œil attendri mais averti, et alertent sur les sirènes de la mystification : « certains d’entre nous voit [l’exil ] comme une récompense, alors ils tuent le passé. D’autres voient en lui une punition, alors ils assassinent le passé. »

Wahesh consigne précieusement ces échanges et dévoile le pouvoir créateur de ces face-à-face. La complicité poétique donne naissance à des points de rencontre émouvants : « J’ai dit : comme si nous étions deux chameaux. / Tu as dit : Deux chameaux abreuvés à la source du chant. »

Une profonde douceur sourd de cet hommage et consacre comme source de la création poétique la rencontre, le cercle, la reconnaissance de voix qui se relaient et portent leur écho au-delà des hivers du temps humain.

De l’art du souffle, Le Vent

La section suivante, intitulée Le Vent, résonne également de questionnements. Accès privilégié à la découverte du monde par le poète, ils le guident dans l’apparente opacité des signes  : « Qui es-tu ? / Que veux-tu ?/ Est-ce toi que je viens juste d’interroger ? […] / Ô vent ? ». C’est à une véritable cosmogonie que donne naissance Raed Wahesh, une cosmogonie encore une fois marquée par la destruction et les forces puissantes du chaos. Le vers s’allonge en verset marqué par l’anaphore entêtante des rafales de vent pour tenter de circonscrire l’insaisissable : « Il n’est pas un livre […] / Il n’est pas une nourriture […] / Il n’est pas un théâtre…[…]  ».

Face à l’aporie du savoir dialogique, la fiction s’impose avec puissance comme mode de connaissance et ouvre les digues de l’imaginaire. Le récit, à l’image des cosmogonies antiques, recèle des gouffres de signes, de symbolisme pour approcher le mystère d’une force profondément ambivalente, source de vie et de mort, de renaissance et de désastre. Il relate la découverte d’un manuscrit où sont consignés « les ultimes événements advenus dans une ville assiégée », à l’image de ces villes du Moyen-Orient qui ont été effacées des cartes lors des derniers conflits en Irak, en Afghanistan, en Syrie ou en Palestine. À l’opposé de la mélodie fragile du ney déployée dans Rue, Absence, et Lettre, le poème laisse entendre l’écho étouffé des trompettes de l’Apocalypse et semble se jouer du genre des chroniques médiévales. Pourtant, par-delà les époques, la désolation et la dévastation s’imposent avec les mêmes moyens : couardise et cupidité des gouvernants qui fuient en abandonnant la population civile, population déplacée, prise en otage par les envahisseurs et massacrée. Ce manuscrit remis au poète par un petit berger analphabète raconte l’histoire de son grand-père que son ignorance ne lui a pas permis de découvrir auparavant. Devons-nous y lire une référence explicite aux situations actuelles : ignorance de l’histoire, déchéance d’une société bédouine condamnée à « [prendre] ses jambes à son cou / Pour déchirer l’horizon de ses cris, comme tout berger sait le faire » ? Rien n’est moins certain. L’important se trouve dans les marges du manuscrit : l’histoire de la folle qui « est tombée enceinte » et qui révèle la généalogie du fils du vent. Le poète couronne la vision en complétant : « J’ai ajouté une note indispensable à la dernière page du manuscrit : ‘La folle a accouché d’une tempête Et la tempête a emporté la ville‘.

Le poème interroge les signes et poursuit l’écho de l’entretien du poème « L’Hiver, le temps du signe » à travers la rencontre du poète et de l’oiseau, « fils du vent ». Lointain cousin du Roc des contes orientaux, il enjoint au ravissement de la prière, il réunit la force destructrice et créatrice du souffle et il invite à lire les signes du mektoub inscrits au cœur des montagnes : « Dans chacune de leurs pierres une image, et tout le monde, humains et non-humains, doit y chercher la sienne pour connaître le mektoub. ». Enfin, dans une vision cosmique, il concilie le temps et l’espace : « Je veux voir l’existant en paliers au temps et au lieu / et du lieu je veux dégager le visage du temps ».

Comment laisser vivre les absents ?

Suggérant une profonde unité, le dernier poème revisite le thème de l’absence. Qu’est-ce que l’absence, un souvenir encombrant des survivants qui se complaisent dans l’évocation d’un passé impossible ? Que sont les absents ? Un délire de l’imagination ? C’est ce que suggère ce dialogue douloureux où deux voix, celle du poète et celle de l’absent retenu dans sa cellule, se rencontrent pour mettre à mal la nostalgie, les souvenirs et rappeler avec force la permanence des êtres disparus, leur évolution dans un temps qui n’est plus celui de ceux restés à les attendre, à se languir d’une image qui les trahit : « Je pleure aussi parce que mon imaginaire, illusoire matrice des images des absents, se déchire de leur avortement dans cette rencontre ». Pourtant, la poésie soustrait l’absent à sa cellule, elle le convoque au sommet d’une colline et s’offre à lui pour qu’il révèle son état : « Nous sommes probablement un délire qui s’est oublié à force de folie / et a tissé le conte / seulement pour se réinventer. »

Gustave Moreau, Les Chimères, huile sur toile, 1884

Le vers, ample et animé du souffle de la narration, résonne des répétitions incantatoires et des inversions jusqu’à confondre le poète et l’absent et parvenir à cette union, intuition déjà condensée dans la première section : « Je suis lui et toute autre personne. Car les absents sont une seule et même personne, soucieuse de disparaître en emportant les souffrances des autres. »




Que reste-t-il du temps et de l’espace après la dévastation des guerres ? Le conte et la poésie pour que résonnent les prières des absents et les rêves des vivants.

Amel Boudali

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