Aller au contenu

Le Sourire du dormeur de Nouri Al-Jarrah

Comment peut-on être poète syrien ?

Comment le poète habite-t-il encore un monde anéanti et réduit en cendres par un pouvoir despote et mortifère ? Au-delà du témoignage et de la dénonciation, à qui et à quoi est destinée la voix poétique quand elle s’élève, fragile et fugace, d’un champ de ruines et dans l’indifférence du monde, violence non moins désespérante que celle du despote ?

Elle s’adresse à nous, évidemment, lecteurs-trices et en premier lieu aux victimes, et elle met en demeure le langage de créer un monde autre, résistant, se défaisant de cette violence que le despote souhaiterait consubstantielle à l’expérience existentielle. Deux recueils de poésie, l’un d’ Amjad Nasser et l’autre de Nouri Al-Jarrah, tous deux traduits par Antoine Jockey aux Éditions Sindbad – Actes Sud nous extraient de notre torpeur pour nous révéler deux mondes poétiques nés d’une confrontation sans concession à l’œuvre de la mort, en Syrie, en Jordanie et partout ailleurs.

Certes, il est toujours délicat de rendre compte de la lecture d’un recueil de poésie traduit, surtout lorsque l’édition n’est pas bilingue et ne permet pas de mesurer les choix opérés par la traduction.

Toutefois, il est des textes comme ceux de Nouri Al Jarrah dont la puissance évocatrice et la profonde cohérence balaient ce type d’atermoiements. La dernière anthologie du poète syrien vivant à Londres publiée chez Sindbad dans la traduction d’Antoine Jockey et collectant des poèmes de 1988 à 2019 offre une occasion rare et précieuse pour suivre la voix de celui qui vit dans sa chair les affres de la guerre et de l’exil. Le drame syrien, mort et exil d’un peuple (on estime en général que le tiers de la population a fui la Syrie), occupe en grande partie les recueils du poète et même s’il ne s’agit que d’extraits, il convient de préciser que c’est le poète lui-même qui a établi cette anthologie. À ce titre, sa structure bien que fragmentaire demeure signifiante en regard de ce geste de composition.

Margot La Folle, Pieter Brueghel L’Ancien, 1561, huile sur panneau Musée Mayer Van den Bergh, Anvers

Dante pour descendre aux enfers orientaux

La destruction et le saccage du monde syrien, avant lui irakien, du berceau mésopotamien et plus largement moyen-oriental sidèrent les victimes qui sont confrontées à la mort, à l’exil, à l’effondrement de leur vie et de leur culture. Petite et grande histoire relatent l’œuvre de la mort, de la destruction et la perte de tous repères. Ce sentiment de désespérance les plonge dans un effroi incrédule.

Il n’est donc pas étonnant que ces deux poètes arabophones majeurs de l’aire moyen-orientale, Nouri Al-Jarrah et Amjad Nasser, se nourrissent et revisitent La Divine comédie de Dante pour témoigner de la descente aux enfers que connaît cette région depuis maintenant plusieurs décades. Les références dantesques imprègnent leurs imaginaires pour créer des univers singuliers et signifiants qui disent l’inénarrable. La destruction inéluctable d’un univers, d’une culture et avec eux de toute une sensibilité engendrent une poétique de l’hallucination portée par l’innovation et l’innutrition culturelle. Ainsi le recueil Le Royaume d’Adam d’Amjad Nasser et Le Sourire du dormeur de Nouri Al-Jarrah se réclament ouvertement du grand poète italien, que ce soit dans leur titre « La Comédie damascène / La Langue de l’enfer » pour Al-Jarrah ou dans une référence directe dans le corps du poème nassérien : « mais puisque je suis arrivé là, et qu’aucun vivant ne l’a fait avant moi, excepté peut-être deux poètes, al Maari et Dante ». Ces deux poètes se placent ainsi sous l’égide de l’auteur de la Vita Nova.

Et pourtant, que valent encore ces références dans un monde où tout s’écroule, où ne demeurent que des « monstres aux yeux blanchis » (in L’Oeuvre des monstres) qui descendent de la montagne pour répandre chaos et pleurs. Que valent-elles quand tous les chemins mènent à celui, embrasé, de Damas où une procession porte la tête d’un enfant coupée mille quatre cents ans auparavant ? Que reste-t-il, si ce n’est la vision-même de cet anéantissement ? Car le poème de Al-Jarrah se déploie telle une vaste hypotypose, qui donne à voir la destruction de manière si frappante que le cœur se serre à la vue de ces « Garçons gisant à présent sur un chemin qui miroite de leur sang / Pères examinant leurs blessures / Pleureuses sur des ruines calcinées » ( Le Chemin embrasé). L’insistance avec laquelle l’accompli  « j’ai vu » revient au cours de cette « comédie damascène », manifeste le rôle de témoin que se donne le poète.

Mais pourquoi encore la poésie ? Que faire de la parole poétique quand toute voix se voile et se meurt, étouffée par le désespoir, la misère et l’affliction d’un peuple condamné à fuir, à subir ou à mourir ? La poésie peut-elle résonner au milieu de cette désolation ? Et que révèle-t-elle que la cruauté n’a pas déjà annihilé ? Le fragile rempart de la raison et de la culture semble céder sous les coups de boutoir des monstres.

Dès lors que signifient encore ces références culturelles, humanistes et philosophiques dans un monde où la raison a déserté et où règne, implacable, l’œuvre de la mort ?

Delacroix, EugèneFrance, Musée du Louvre, Département des Peintures, INV 3820 – https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010065871 – https://collections.louvre.fr/CGU

Lucien, El Maari, Homère et les autres : sources de résistance

Pourtant, si le poète convoque ces figures et s’il fait dialoguer ces références, le lecteur se doit de les accueillir et de les sonder. Derrière la référence évidente à Dante, se tisse un réseau signifiant de repères à même de créer un contre-espace dans lequel penser l’impensable et faire surgir la poésie. D’autres figures majeures de la pensée créent une communauté, cette autre communauté où à la mort et à la martyrologie s’oppose une géographie culturelle idéale où se côtoient les villes de Samosate ou encore de Maara.

Dans le poème liminaire intitulé La Comédie damascène / La Langue de l’enfer, l’arrière-plan dantesque laisse transparaître en surimpression la présence de Al Maari. Ce penseur sceptique du 11ème siècle, adepte d’une réévaluation de l’action humaine et des religions à l’aune de la raison a légué un ouvrage traduit sous le titre Épître du pardon. Il y consigne le voyage de son destinataire Abu Al-Qarih au paradis et en enfer à la rencontre de penseurs et poètes et surtout à la recherche de son salut. Cette figure de penseur sceptique, désespéré par l’humaine nature, peu enclin à faire confiance aux croyances de la plèbe, était une figure respectée de la ville de Maarat al numan, ville dont il tire son nom et qui devint emblématique de la tragédie syrienne. Elle fut tour à tour conquise par l’armée syrienne de libération, puis occupée successivement par plusieurs groupes djihadistes. Et ce sont des ruines qu’abandonnent ses habitants avant d’être à nouveau reconquises par l’armée syrienne. Pourtant, ce penseur, dont la statue fut vandalisée par des djihadistes dans cette même ville, fait souffler un vent de liberté et de résistance au cœur de ce chant apocalyptique. Elle y diffuse une fragile mélodie que le poète coud de ses vers ensanglantés.

Il serait tentant de n’y lire que la chronique hallucinée d’un monde en voie de destruction. La force avec laquelle le poète investit et assimile ces repères de la culture mondiale rappelle à ce même monde oublieux et indifférent que la culture syrienne, en retour, survit, vit et nourrit profondément le monde. Elle le met en demeure de ne pas se détourner et de reconnaître dans le chant polyphonique du poète des références communes bien que singulières. La voix de Al Maari s’étoffe au contact de celle de Lucien de Samosate , auteur satirique du 2ème siècle : et bien que Lucien ait abandonné une « voix »  du poème (« Voix / Pourquoi m’as-tu abandonné ici, Lucien ? » in Le Chemin embrasé), son Dialogue des morts, texte satirique s’il en est, s’impose à la mémoire du lecteur ainsi que ses textes iconoclastes comme Histoires vraies et Dialogues des Dieux qui font voler en éclat les croyances et les superstitions, l’utilisation de la terreur sacrée comme outil de pouvoir et de domination.

Couverture de l’édition égyptienne de l’Epître du pardon de Al Maari de 1923

Enfin, le substrat évangélique n’est pas en reste : « Suis-je Lazare ? » s’inquiète la voix poétique. Et de ce questionnement fondamental – le poète est-il ressuscité d’entre les morts pour témoigner – la poésie se déploie et se décline en autant de modalités interrogatives. La destruction de la Syrie, la rencontre de la grande et petite histoire, donnent naissance à une nouvelle subjectivité, poétique et politique, à même de rivaliser avec l’autre volonté politique de terroriser et de semer le chaos. Maints détails et reprises guident le lecteur, même si Al-Jarrah précise qu’il n’y a plus de Virgile dans cet enfer, plus de Christ pour éclairer Lazare, et que de guide, il faudrait se méfier. Les signes font défaut. Toutefois, la confiance que le poète porte encore aux cultures, antiques et modernes, pour y extraire la substantifique moelle à même de renouveler son chant, à même de créer un contre-poids à l’élégie funèbre, rassérène ceux qui douteraient de la puissance de la poésie.

La poésie de Al-Jarrah : une contre-épopée

Al Jarrah ne se contente pas de puiser dans le fonds commun des héros, des motifs de la mythologie ou de la littérature mondiale pour embellir son recueil. Il s’en saisit à bras-le-corps et leur demande des comptes comme dans Les Derniers mots d’Homère où l’aède s’en retourne car « Nulle guerre à Troie ». Cette contre-épopée, Al Jarrah l’offre, me semble-t-il, comme un magnifique geste d’espoir où il révoque ce legs multi-millénaire pour lui préférer la figure de l’exilé, ce chanteur avec sa guitare en partance. Ce faisant, le lecteur-crice s’interroge également sur le fondement de cette culture gréco-latine qui infuse si profondément notre inconscient et qui a pour assise une guerre où rivalisent les témoignages de violence et de dévastation.

Au lecteur, revient alors cette étrange sensation de se trouver en terre connue où tout semble pourtant singulièrement différent – sentiment qui anime t trouble durablement l’exilé quand il fuit la mort pour se réfugier en Europe ou ailleurs.

Les décombres : terreau de la vie poétique

Bien que la dernière image du cercueil s’en allant « Sur les eaux d’un fleuve / Entre des rives arrachées de leur sol et dérivant avec les décombres » semble convoquer Charon traversant le Styx pour se rendre en Enfer, et à travers lui le sort de milliers de Syriens traversant les mers, il apparaît pourtant que la poésie mène vers d’autres rives, celle de la création et de la vie.

Pour sûr, les décombres suivront le poète exilé, décombres du pays détruit et des cultures citées, puisque dorénavant elles ensemencent sa voix. Elles fécondent et enfantent un chant, certes fragile, mais à même de défier la mort.

Amel Boudali

Un lien vers le site Lyrikline où il est possible d’écouter des poèmes de Al-Jarrah lus en arabe

Étiquettes:

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *