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Le Royaume d’Adam d’Amjad Nasser

Traduction d’Antoine Jockey, aux éditions Sindbad-Actes Sud

Il est émouvant de lire la très belle anthologie des œuvres d’Amjad Nasser, Le Royaume d’Adam et autres poèmes, traduit par Antoine Jockey aux éditions Sindbad-Actes Sud. Émouvant car une existence dans toute son épaisseur et ses contradictions, sa présence délicate et taquine, ses rêves et ses espoirs perdus en exil, ses anathèmes lancés avec facétie, cette si grande élégance d’âme, tout… tout est intaillé finement dans ces feuillets qui couvrent plus de quatre décades de création poétique. Une vie marquée du sceau tragique du cancer dont le poète succombera à Londres en 2019. Amjad Nasser est un poète majeur de langue arabe, né en 1955 en Jordanie. Il soutient la cause palestinienne activement, s’exile au Liban, à Malte, puis à Londres où il joue un rôle important dans la diffusion de la poésie arabe. Sa poésie, exigeante et ciselée, est traversée dès ses débuts de thèmes qu’il sondera avec une grande constance : le fardeau de la tradition, la mort, l’érotisme, le sentiment de l’absurde ou encore la satire du monde littéraire.

De la tradition poétique, faire table rase

 »Je veux me nettoyer le visage / des traits de la descendance » annonce Nasser dans Branches inclinées extrait du recueil Les Bergers de la solitude. Ni plus ni moins. La poétique nassérienne n’aura de cesse de poursuivre cette œuvre de déblai : dissiper les illusions passéistes qui bercent la poésie arabe contemporaine telle qu’il la conçoit. Bédouinerie, ruines de campements, rêves de grandeurs passées,  »lyrisme gluant » comme il le qualifie lui-même, et autres imaginaires hérités des puissantes et très fécondes poésies classiques arabes jonchent l’écritoire du poète. Tour à tour facétieux, espiègle, satirique, Nasser triture les références dont il sait pertinemment qu’elles infusent son lectorat pour désarçonner ses habitudes un peu trop établies. Mais dans ce même geste, la poétique nassérienne paie son tribut à l’attachement affectif et à la mémoire poétique de ses lecteurs-trices. Elle instaure la connivence nécessaire à la destruction des idoles.

Tout au long de cette anthologie, le poète traverse les âges, secoue les endormis, refuse la nostalgie pétrifiante qui impose l’éternel ressassement d’un passé prétendument plus intense. Ainsi, interpelle-t-il  »Nos aïeux » dans Le Bêlement du cuivre  »La nuit et les chevaux / Est-ce cela l’Histoire ? ». Car Nasser dresse un inventaire intransigeant de la tradition poétique arabe. Ses thèmes, il les détourne dans des visions humoristiques comme dans Satire, extrait du recueil Depuis Jalaad il escaladait la montagne, où il se met en scène tel un conquérant devant la ville qu’il n’a pu prendre :  » Tel un faucon au cœur brisé / Telle une tempête édentée / Je m’appuierai à la margelle de la ville / […] et ne laisserai pas les premières conquêtes des Arabes m’illusionner ».

Détail de la salle des Rois, palais de l’Alhambra

Nasser s’amuse des références qui hantent la culture de chacun-e : s’il draine le limon fertile d’El Andalous, qui irrigue intensément la littérature classique et moderne arabe, c’est pour l’assécher avec subtilité et en extraire une morale ascétique qui refuse la déploration. Pour ce grand connaisseur de la poésie palestinienne, nul besoin de rappeler les dimensions symboliques que revêt la nostalgie d’El Andalous, maintes fois célébrée par Darwish et tant d’autres.

Pourtant, Nasser refuse de succomber à cette mélancolie stérile, selon lui. Il ne cède pas à la tentation martiale revisitée par l’historiographie arabe, il ne salue pas, toujours dans son poème Satire, les Nasrides et encore moins le général Al-Ghafiri qui a marché sur Poitiers. À la célébration épique, il préfère, mutin, se  »rappel[er ] la longue pipe de [s]a grand-mère », objet trivial s’il en est. Cette trivialité nimbe l’objet du quotidien d’une aura d’autant plus intense qu’il relève d’un quotidien féminin.

L’éloge du féminin se joue aussi des héritages de la poésie arabe. Solution tardive à une vieille devinette expose avec radicalité ce rejet poétique. Nasser applique non sans humour la profession de foi dévoilée dans L’Amitié des poètes :  »des poèmes versifiés libérés du lyrisme gluant ». Adieu vocabulaire éthéré, emphase et autres effusions maintes fois répétées et figées dans des lieux communs. Le poète revendique une écriture au plus près de la vie tangible où ce qu’une femme a laissé  »sous [s]on oreiller »  »sentait l’agneau ».  »Mon ami, nous révèle-t-il, qui n’a jamais écrit de poésie ni de prose, mais qui voyait en moi un poète prometteur si je me débarrassais de mon vocabulaire fétiche : la lune, le saule, le jasmin, le crépuscule… s’est mis à rire avant de dire cyniquement : C’est ça ! C’est ça ! »

Et ce rire résonnera longtemps dans les vers de Nasser : un rire libérateur qui lézarde les métaphores héritées devenues clichés pour mieux saisir la vie dans sa fulgurance. Les extraits du recueil Heureux celui qui t’a vue, pour la majorité, érotiques creusent un sillon original. Éloge du nombril, Incantation, autant de pièces poétiques qui témoignent d’une insatiable recherche qui arrime douloureusement érotisme et méditations poétiques. Parodiant le thème des ruines et des restes emblématiques de la poésie amoureuse anté-islamique et depuis maintes fois déclinée, Nasser s’attache à traquer les odeurs qui demeurent, vestiges d’une présence désirée, et achève son poème L’odeur rappelle dans un poignant et douloureux vers :  »Ah, […] les désirs lorsqu’ils lâchent les léopards des épaules / Pour sonder le désert de l’abandon ». La présence érotique, débarrassée des oripeaux du lyrisme, s’exhibe et dans un paradoxe lumineux, se dérobe au moment-même de cette exposition. Le vers dessine alors sans entraves de nouveaux territoires érotiques :  »Tu peux toucher, comme si elle venait de suinter, / L’eau de sa fente qui a mouillé tes doigts / Et laissé une odeur qui s’exhale à chaque fois que tu humes une pelouse tondue le matin »

Eprouver l’authenticité

Nasser congédie donc avec superbe le legs de la poésie arabe pour s’affranchir du passé et accueillir la vie dans sa fraîche nudité. Il déclame malicieux dans son manifeste poétique :  »Désormais les poèmes sont notre langue / Commençons-les donc sans métaphores ni dramatisation / et regardons les choses vivantes en nous / avec beaucoup d’égard / que le chant soit célébration de la satisfaction / et des joies propres aux bergers ». Le rejet sonne parfois comme une revendication : » Je veux nettoyer mes feuilles des foutaises du poème / et d’absurdes associations d’idées. » qui laisse éclater une prière solaire d’une beauté troublante :  » Je veux / Seulement / Écouter / Les vibrations du monde / Cogner aux murs de mon cœur / Et voir / La lumière / Se diluer / dans les eaux dormantes de l’oeil. ». La poétique nassérienne sonne résolument moderne car elle s’attache à éprouver l’authenticité de son élan. Elle refuse, elle nie, elle interroge et les vers résonnent de cette profonde quête.  »Comment écrire mon poème, nous prend à témoin Nasser, / Alors que je ne dispose que des gravats de la description ? ». Comment se remettre de cette désillusion, comment solder les comptes et faire fi de cet idéalisme passéiste ? Par l’humour : il déleste les mots de ce poids mort qu’est la tradition grâce à une subtile dérision.

Bœuf écorché, Rembrandt, Musée du Louvre, Département des Peintures, MI 169 – https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010065605 – https://collections.louvre.fr/CGU

Ironie et dérision

Il n’est pourtant pas facile en exil de tourner le dos à cet imaginaire tout prêt à consommer qui rassérène et surtout qui fédère. Ce sacrifice a un prix : la solitude. Elle sera dorénavant intrinsèque à cette recherche éthico-poétique :  » Je veux marcher seul / Et fermer la porte de l’étable derrière moi.  ». La solitude et son corollaire, la dérision. À l’effusion, la nostalgie, l’emphase et les grandes déclamations, la poétique nassérienne rétorque par l’ironie, la dérision et le contre-pied. Les extraits de Vie semblable à un récit saccadé témoignent de ce regard moqueur sur lui-même, ses semblables et nous, ses lecteurs-trices. Petit diamant finement ciselé, chaque poème en prose s’offre dans d’innombrables déclinaisons au gré de l’exposition de ses facettes à la lumière. Toute la gamme du rire, du sourire à l’éclat de voix, en passant par le clin d’œil de connivence, toute une palette délicate et qui ne sacrifie en rien à la profondeur du regard porté sur l’ironie de la vie s’irise sous nos yeux. Des prémonitions tragiques sur sa propre mort éclosent et épaississent cette ombre portée sur ses recueils depuis le début. La mort, loin d’effrayer, est approchée avec un étonnement gouailleur.

L’humour noir n’épargne ainsi donc rien ni personne à commencer par sa propre tragédie. Dans Revisiter Faust, la discordance entre la description érotique d’une femme et l’annonce de son cancer crée un étourdissement à l’image de ceux que la vie orchestre quand elle mêle intimement Eros et Tanathos. La Maison après elle, L’Assassinat du père ou encore Poème à New-York (qui convoque tous les New-York et sûrement en premier lieu celui d’Adonis) révoquent le pathos pour lui préférer une tonalité sourde, plus contenue et qui, de toute évidence, creuse l’émotion et la livre dans sa brutale intégrité :  »A la maison, rien n’a changé après la mort de ma mère. / La journée avec ses trois lignes latérales, / Les chambres rangées qui attendent les fils absents, / Le marathon éternel de mon père entre le cruche des ablutions et la mosquée, / Et la nostalgie tenace des heureux jours de misère. // Tout y est intact, / Excepté cette main qui verdissait la terre. »

Le poète trahi

La poésie de Nasser ménage donc des contrastes, déjoue des attentes et dynamite des poncifs. La pudeur des sentiments trahit l’omniprésence de la figure du poète. Il habite ses vers, avec humour et légèreté dès son recueil Louanges pour un autre café publié en 1979. Sa silhouette élégante et moqueuse traverse les recueils. Plus qu’un tic littéraire hérité du lyrisme, la figure du poète est investie d’une vision politique, sociale et éthique. Son engagement ne revêt pas le sens moderne, héraut d’une cause particulière, mais ses actes engagent à une vie de vérité poétique, et ce, quel qu’en soit le prix. Albatros ridicule,  »mon ami maigrelet », confesse-t-il,  »rougit comme un coquelicot » et  » ses yeux / s’adoucissent / Et s’embrasent / Si jamais il essaye d’écrire un poème », il fréquente les cafés  »Où iront les chagrins et les cigarettes / Si les cafés disparaissent définitivement / Et avec eux les jeunes poètes  », s’enquiert-il dans Les Portes étroites du ciel.

Une éthique poétique

C’est pourquoi, le poète dans les recueils d’Amjad Nasser, plus qu’un personnage, un cliché, un topos ou une idée, incarne une vie en poésie, avec ses prétentions, ses mises en demeure, ses terribles désillusions et sa rage de voir la mort et son œuvre se répandre.

Il avance dans la vie et les trahisons mondaines entravent son existence. Depuis ses premiers recueils jusqu’au Royaume d’Adam, publication posthume, cette figure du poète trahi par les mesquineries de ses pairs, des autres poètes ambitieux, du monde littéraire s’étoffe jusqu’à incarner les tourments des âmes damnés dans l’Enfer. Les poètes ne se déchirent plus au café et s’  »ils sont allongés côte à côte dans le cimetière vert de l’amitié à se lire des poèmes visant rien de moins que de changer le monde » dans le recueil Vie semblable à un récit saccadé, ils croupissent, misérables et dolents, dans l’un des cercles de l’Enfer que Nasser, révolté et incrédule face à tant de souffrances, visite dans le Royaume d’Adam :  »-On jette les poètes en enfer ? / -On les y jette. Il y en a bon nombre. / -Les jette-t-on en enfer, à cause de leur poésie ou de leurs actes ? / -A cause des deux. ».

Delacroix, EugèneFrance, Musée du Louvre, Département des Peintures, INV 3820 – https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010065871 – https://collections.louvre.fr/CGU

Car voilà que dans le dernier recueil de Nasser éclate un cri de révolte poignant et déchirant. Le surgissement de l’arbitraire et de la mort ébranle les fondements de la langue nassérienne. L’humour et l’ironie ont failli. L’horreur a sommé le poète de prendre sa part du monde. Il tente, dans un effarement médusé, de dire la mort, l’injustice et les morts. Car encore une fois, la poésie, bien que consciente de son dérisoire pouvoir, de son incapacité à déjouer le mal qui se déchaîne, cette poésie parvient à redessiner les traits et le visage de ces milliers de victimes anonymes. Elle ne recense pas, elle ne photographie pas l’indicible, elle crée un espace-voix où les mots des morts ricochent, où des voix déclinent leur être, chantent et nous préviennent. Et bien qu’infime et inaudible, cette voix sauvée de l’enfer, Une voix du désert, porte l’infime espoir du poète et de l’humanité.

L’enfer revisité

Nasser transcende sa mort dans la tragédie effroyable des Syriens et le travail poétique du référent dantesque (pour cela lire également mon article sur l’intertexte dantesque chez Nouri Al-Jarrah) la hisse au rang d’événement cosmique. Nasser revisite les cercles et les damnations auxquelles sont voués les pécheurs.  »Dans le premier cercle de l’enfer j’ai croisé / Ceux qui voient et ne font rien / Dans le deuxième, ceux qui se retiennent de prononcer un mot qui changerait tout / Dans le troisième etc ». Mais l’enfer est ailleurs. Il est en fait ici-bas, dans cet espace dorénavant contaminé car les monstres parlent une langue familière :  »Tu croiras être dans l’au-delà / mais ce n’est pas le cas / car tu seras toujours ici-bas ». L’enfer de Dante s’offre, nous semble-t-il, comme un monde irrémédiablement autre, la sinistra, cette voie à gauche que le poète a empruntée le sépare du monde des vivants, bien qu’un subtile jeu sur les temporalités tendent à estomper parfois les lignes. Le poète jordanien brouille quant à lui ouvertement les frontières et le bombardement de la Ghouta se situe dans l’enfer. Bien que sa blancheur hiératique et mortelle tranche avec les langues de feu et les châtiments qui pullulent dans l’enfer nassérien, il n’en constitue pas moins l’épicentre de cette catabase, comme on disait autrefois. Il en est son vortex pour ainsi dire.

Pour Paul Celan Aschenblume (Fleurs de cendre), 2006, Collection particulière

La tonalité sourde se creuse et les référents historiques s’estompent – bombardement de la Ghouta, exil du peuple, morts des civils etc – pour laisser place à une vision apocalyptique universelle. Le désespoir a recouvert le monde et Nasser prend à parti Dieu :  »Dites-Lui que je veux le voir, / Je veux Lui dire que je viens du royaume de Sa créature Adam, où la parole est devenue le propre des zombis » ; il accuse aussi ses contemporains, ses lecteurs-trices :  »Ne mentez pas, vous les avez tous vus. Vous étiez à table et vous étiez indisposés par le manque de tact de ceux qui vous balançaient devant les yeux ces membres détachés des corps. »

Le langage menacé

Mais plus que tout, il incrimine les poètes qui végètent dans les derniers cercles infernaux : les plagiaires, les ingrats et les jaloux, ceux qui ont entravé la carrière des plus jeunes et diffamé leurs œuvres. À ceux-là, il adresse questions et étonnements devant leur présence dans cet enfer. Mais ne nous y trompons pas, Nasser condamne ainsi le poète à endosser un rôle fondamental : un garant de l’éthique du langage. Avec gravité, il interroge sa responsabilité dans la débâcle du langage, dans les horreurs de la guerre syrienne.  »L’aboiement, le hurlement, le râle, le gémissement, langage d’humains qui, jadis, parlaient, narraient et peut-être même chantaient ou écrivaient des poèmes. », nous confie-t-il.

Le langage est menacé et une fois de plus la réflexion métapoétique engendre de nouvelles formes pour accueillir l’impensable :  »Pourquoi la nuit ne vient-elle pas et ne fait-elle pas tomber son rideau sur la scène des monstres qui parlent une langue familière ? ». Cette scène, Nasser l’expose, encore une fois, avec pudeur au cœur de ce recueil :  »Neige en août / Blancheur immense ». Le carnage évide le vers, seuls quelques mots se juxtaposent :  »Chemises blanches. / Tissu. / Neige en août. / Langes alignés. / Visages imberbes. » L’écrit quasi journalistique évacue le pathos et livre, impuissant, des images de l’enfer sur terre. Un enfer blanchâtre fait de poussière, de corps alignés, d’anonymat et de sanglots tus. Les mots, parfois le silence, témoignent crûment du désastre et s’alourdissent du poids des corps :  »Corps. / Étiquettes sur les corps. / Chiffres. / Vingt. / Soixante-dix. / Cent. / Deux cents./ Mille. »

Pourtant, le miracle poétique a lieu, la voix,  »Cette voix/ qui reflue avec ses versets égarés vers nos fêlures intérieures », c’est encore elle qui ressuscite, frêle, pour porter le monde et le mal :  »Près de moi j’ai entendu quelqu’un dire : Regardez / Ceci est ma gorge / Elle me permettait de chanter et d’appeler mon petit frère d’un ton facétieux. / à quoi va-t-elle me servir maintenant qu’on me l’a ôtée et vidée des rires des chansons ? Ils l’ont jetée entre les arbres, un oiseau l’a ramassée et me l’a rapportée. »

Un chant fragile s’élève de cette gorge et Amjad Nasser le recueille avec désespoir pour nous le livrer au moment de mourir. À cet enfer, nul purgatoire n’est offert en contrepartie, l’espérance semble toute entière ceinte dans l’espace circulaire du langage poétique.

Amel Boudali

Une interview d’Amjad Nasser sur le site anglophone Arablit

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