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L’Aube Ismaël de Mohammed Dib ou l’être-poésie

L’Aube Ismaël, ou la puissance de la poïesis (de poien, agir, produire)

Une quête des sens fascinante

Voilà vingt ans que le texte de Dib, L’Aube Ismaël, bruit dans mon âme. Vingt ans que les mises en demeure douloureuses d’Ismaël à Dieu, au désert, au sable, au vent, à la bête, à la mer se métamorphosent au gré des épreuves de nos existences et s’élèvent comme une semonce d’amour à notre soif d’absolu et de poésie. Vingt ans qu’elles diaprent nos intériorités des mille et un reflets de l’amour impossible, de la recherche poétique et de la douleur pulsatile que l’énigme sécrète dans nos cœurs. J’avais une vingtaine d’années alors et la découverte de cette œuvre transforma en profondeur mon être. Oui en profondeur. Quand en classe de littérature on conclut après bien des analyses stylistiques, apports de l’histoire littéraire, de l’histoire des idées et de celles des sociétés humaines sur le pouvoir de la poésie, l’élève ou l’étudiant a peine à se figurer les conséquences de cette poïesis. C’est lors de sa rencontre avec un tel recueil que ce poncif de dissertation s’anime soudain et s’éprouve, lorsque les aspirations profondes de l’âme à … à quoi ? À un absolu que l’on devine tragique, certes, mais sublime, grandiose et vertigineux, c’est lorsqu’une telle aspiration point en notre âme que nous sommes alors à même d’accueillir cette puissance.

Ismaël, quêtes et identité protéiforme

Quelle fascination ce recueil opéra sur moi ! Chaque nom, chaque verbe réveillait d’étranges et familières impressions dans mon imaginaire. J’avais, adolescente, lu les premiers romans de Dib et j’avais pleuré avec Omar. Plus tard, je m’étais laissée envoûter par l’étrangeté de « Qui se souvient de la mer » et il me semblait entendre les pétrels se jeter dans la mer lors de ces après-midis brûlants à Alger. Je reconnaissais alors certains des motifs qui habitaient les romans de Dib, mais dans cette supplique d’Ismaël dans le désert ils vibraient d’une autre intensité. Le désert-page cruellement obscurci de lumière les élevait au rang de mythes et ils tissaient un réseau fourmillant de significations qui s’épuisaient à leur propre contact. Bien sûr, l’analyse permettait d’isoler les outils stylistiques qui suscitaient l’ivresse du lecteur et mimaient la perte de repères dans ce désert-page empli d’échos. Mais au-delà du style qui reprenait les codes de la mystique pour mieux les détourner, il demeurait un noyau qui se dérobait à cette approche. Le vent soufflait à mes oreilles, il m’étourdissait, le sable se répandait et se retirait comme le sens que la lectrice que j’étais recherchait désespérément.

Ismaël, prophète aux accents biblique et coranique, « moi » en proie aux affres de la quête identitaire, déclinaison de la figure rimbaldienne, cet Ismaël se prêtait à la projection d’une jeune adolescente, en quête de ses êtres et soulagée d’un immense fardeau de solitude lorsqu’elle reconnut dans le cri douloureux de cet Ismaël un appel à l’inconnu. Les images qui émaillaient le cheminement du fils d’Hagar apparentaient cette quête à un tableau énigmatique de Chirico, et au-delà à ces architectures des peintures de la Renaissance italienne régis par une étrange mathématique à même de manifester l’énigme de la révélation. Longtemps ces images ont imprégné mon imaginaire : Ismaël se défaisant de lui-même pour laisser apparaître un autre Ismaël et recommencer une quête, le désert apparaissant et disparaissant au souffle même du vers et de la lecture, la bête qui feule à l’approche de la nuit, la veille de la mer et l’absence du père.

Annonciation, Fra Angelico, San Marco Florence

Résonance éthique et philosophique

À cette époque, je m’abîmais également dans les lectures des œuvres de Blanchot et de Levinas et je pressentais que le texte dibien déclinait une autre modalité de ce Neutre que Blanchot tentait d’approcher et de la responsabilité absolue contenue dans le visage lévinassien. Mais ce Neutre et cette responsabilité, qui constituaient l’en-deçà de la parole littéraire et l’horizon de toute éthique, s’épaississaient, sous la plume de Dib à mon sens, d’accents tragiques. Ce tragique naissait d’une sensibilité à la douleur proprement méditerranéenne et de la confrontation à une radicale ouverture à l’altérité dans l’aventure nordique. Cet au-delà de la parole littéraire confondait en son sein la quête identitaire comme révélation d’une radicale altérité. Que cette expérience fut érotique ne faisait qu’accroître son tragique. Qu’elle fut intime alors la rencontre avec cette œuvre !

L’être-poésie

Vingt après, l’énigmatique splendeur de ce texte m’interpelle toujours autant. Passées les analyses poétiques, demeure toujours vivace en moi et comme un aiguillon, cet appel à l’être-poésie.

Et je conserve précieusement ce portrait splendide de Dib qui accompagnait un article du Monde, portrait de l’être contingent qui dans une étonnante posture alanguie, le regard mystérieux et provocateur, me semble murmurer ces quelques phrases extraites de Tlemcen les lieux de l’écriture :

« Je n’avais guère conscience alors que je commençais une migration qui, sans me faire quitter la terre encore, allait me conduire en terre inconnue, et, dans cette terre, de découverte en découverte, et que plus je pousserais de l’avant et plus j’aborderais de nouvelles contrées, plus je ferais en même temps, mais sans m’en douter route vers moi-même[…].

Et qu’au bout de la route sans bout, ce serait mon identité qui en viendrait à m’être révélée en tant qu’altérité ».

Amel Boudali

L’Aube Ismaël, Mohammed Dib, éditions Tassili, Alger, 1996

Tlemcen ou les lieux de l’écriture, Mohammed Dib, Philippe Bordas, Editions Revue Noire, 1994

http://siamdib.com/ : Le lien vers le site de la Société Internationale des Amis de Mohammed Dib qui rend compte des actualités autour de l'oeuvre du poète

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