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L’Aube Ismaël de Mohammed Dib, Lecture

Vingt ans après la disparition de Mohammed Dib, sa voix s’élève, profonde, ironique voire sarcastique pour nous enjoindre à ne pas céder à la léthargie. Laquelle ? Celle des évidences, du « ghetto » et de l’entre-soi comme il le dénonce dans Simorgh.

Aussi la poétique dibienne se réalise-t-elle dans l’exploration de l’inconnu et du syncrétisme. À ce titre, elle nous semble se déployer de manière paroxystique dans le recueil dont les références, évident paradoxe, sont les plus identifiables : L’Aube Ismaël. Ce recueil, publié en 1994, évoque l’épisode de l’errance de Hagar et Ismaël dans le désert. Cette poétique se manifeste dans l’incessante quête de sa formulation-même. Le verbe dibien sonde : « et toi Ismaël, toi la question informulée qui creuse le monde jusqu’à en faire disjoindre les os. », et dans le même mouvement, il se sonde en se confrontant à son horizon : le silence.

Pourquoi ce recueil fascine-t-il autant ?

Monument dans la contrée fertile, 1929, Paul Klee, aquarelle et crayon sur papier, Centre Paul Klee

Mohammed Dib, Orphée et Hallaj

Dib, intranquille « pèlerin lumineux » (L’Aube Ismaël), revêt les oripeaux d’Orphée pour éclairer le « secret » et comme il le précisait pour se définir lui-même, ce « secret en pleine lumière qui s’expose ». Oripeaux d’Orphée, certes, car le chant poétique naît de l’absence du Père-Aimé – « Où es-tu, père ? » lance Ismaël – mais sûrement aussi ceux de Hallaj, saint mystique qui fut crucifié et brûlé à Bagdad au 10ème siècle pour avoir osé révéler que ana el haq, « je suis la vérité », lors de son extase fusionnelle avec l’Amant.

La poésie dibienne ouvre un espace entre l’absence qui transforme le désert en page où tout signe s’efface et le désir de fusion-nomination qui brûle et indique un au-delà de la parole, une assise ontologique voire sacrée à celle-ci.

Lire L’Aube Ismaël : errance et quête identitaire 

Dans L’Aube Ismaël, cet espace est celui de l’errance d’Ismaël, errance qui deviendra pèlerinage. Dib se lance sur les traces d’un pèlerinage multi-séculaire, celui d’Ismaël et d’Agar, abandonnés dans le désert et à la recherche de la source dispensatrice de vie. La louange que Dib célèbre emprunte aussi bien ses moyens stylistiques que sa quête à la mystique. Elle exhibe ses obsessions et semble dessiner dans le sable un auto-portrait, celui de la bête qui feule, aussitôt effacé (il ne saurait tomber dans le piège de l’identité celui qui a quitté les rives du roman réaliste depuis plus de trente ans déjà.).

N’est-ce pas le plus insaisissable des secrets, celui de l’identité, qui s’offre dans toute sa nudité et sa simplicité ? Que le lecteur n’attende donc pas une révélation de l’oracle. La parole poétique est intrinsèquement oblique, loxias au même titre que l’attribut d’Apollon, dans la Grèce antique.

À la question qui anime le mouvement dibien « Et à te retrouver avec ses suites de question, puis la seule : qui es-tu ? », les signes ne révèlent rien.

Et pour décliner une célèbre définition de Klee qui affirmait : l’art ne reproduit pas le visible, il rend visible », ce n’est, semble-t-il, pas trahir Dib que d’affirmer : sa poésie « rend audible » une parole d’outre-terre, une parole qui est la source et le principe même de la poésie, celle qu’il métaphorise ainsi dans Simorgh : « une planète qui, après des millénaires de mutisme, se met à bruire du flux de la parole, crue qui n’a cessé, ne cesse de grossir : terre-parole maintenant qui emporte ce grand murmure à travers l’espace,

dans le silence interstellaire. », «  un langage qui est en-deçà et au-delà de tout parole ».

L’écriture de Mohammed Dib : Esthétique de l’égarement, éthique du dépouillement

C’est à l’assaut de cette « terre-parole » qu’Ismaël se lance dans le recueil.

Il cherche à percevoir l’appel de Dieu dans le désert-page, lieu de l’avènement d’une parole qui devient poésie. Le désert incarne l’acte de nomination, son processus-même : dans un mouvement de dilatation et de rétraction pour que se révèle, encore une fois, le secret en pleine lumière.

Dans le désert tout est amplifié, chaque souffle de vent, déplacement de sable, chaque mouvement est accru d’intensité car la qualité de l’écoute, de l’attention et de la veille qu’imposent la perte et la déperdition du désert préparent l’être à accueillir la parole poétique, la parole prophétique et l’appel de l’être à être. « Ivresse de la marche dans le sable moi allant et lui venant. Et ce qu’on laisse derrière soi l’évidence. »

Le désert ne plante pas uniquement un décor cosmique aux éléments familiers de l’univers dibien : le sable, le vent, l’absence ou le rêve de la mer, la bête, la pierre etc. Il intime une esthétique et une éthique de l’évidement et du dépouillement : « Parle, nudité qui veille sur le désert et sa perte ». Dans le même temps, car il est profondément ambivalent, il permet une expansion nominale, attribut de la parole divine et poétique : « Tu fonderas ma demeure sur le nom d’Ismaël. »

La poésie dibienne exerce son étrange magnétisme sur le lecteur car elle se situe toujours en avant d’elle-même, « surgissement plus avant », dans un inconnu qui libère le lecteur de ses références parfois pesantes. La marche, motif maintes fois décliné dans son œuvre et revendiqué comme une posture existentielle, mène à la révélation rimbaldienne de l’identité en tant qu’altérité « Moi n’est plus maître de soi, plus maître de sa parole » nous révèle Ismaël. Et cette marche est claudicante, hésitante dans L’Aube Ismaël car elle est marche dans le sable.

Esthétique de la surcharge nominale, éthique de l’épure

Elle suit les pas perdus d’Ismaël dans les dunes, sa recherche qui résonne et qui met en demeure les signes : « Signes, signes, signes. Présent je suis. Montrez-vous. / Que je vous voie. » (52).

La démarche poétique chemine donc. Entre louange et silence, entre mouvement et abolition de l’espace, la poésie est la création même de son espace. Mais comment ? Dib emploie de nombreuses figures qui épuisent le sens comme les répétitions, les pléonasmes, les tautologies, des allitération, chiasmes, assonances. Les procédés de l’explicitation, «  celle qui me fut mère », « s’entend de soi à soi », de redondances dans la reprise des pronoms ou encore l’emploi d’appositions pour préciser l’extension d’un nom semblent ruiner le signifiant, le vider de son contenu pour ainsi réinjecter un sens nouveau : fonction performative, s’il en est, de la parole. L’ivresse de l’errance dans le désert s’accompagne de celle de la nomination : tout résonne, tout s’épuise jusqu’à revenir à la parole-source. « Je suis au centre et j’écoute qui écoute et ne sait, ne veut qu’écouter : qui écoute et ne se donne aucun nom. Jamais de nom. »

De même la poétique dibienne reconfigure la syntaxe pour mimer la désorientation, le déséquilibre dans des antépositions inattendues : « parole qui fait le désert et le silence continuer » = parole qui fait continuer le désert et le silence.

La parole poétique oscille donc entre une esthétique de la surcharge nominale, incantatoire et exhaustive, et une éthique de l’épure, voire de l’énigme faite d’un style de l’apocope et de l’asyndète (rupture syntaxique qui perd le lecteur, perd les chaînes des références et brouille la cohérence du texte).

De cette  « disjointure » et de cet espace naissent la parole poétique et sa puissance.

Mohammed Dib : Dialogue avec l’oeil

La louange emprunte à la mystique ses voies/voix pétries de paradoxes, d’oxymores, de structures elliptiques à même de confronter le lecteur à l’expérience ultime, la théophanie. Dans le cas de Ismaël on serait tenté de dire une « théophonie » tant le sacré s’appréhende par le biais de l’écoute. Car n’est-ce pas la destinée du nom-même d’Ismaël, ce rêve de faire coïncider signifiant et signifié, que d’être « Ismaël », celui qui écoute, ou encore celui qui est écouté, l’exaucé en quelque sorte ? «  Moi, j’ai nom : écoute El. »

Dans son nom-même se trouve inscrit l’altérité d’Isma-ël avec cette racine « El », Dieu. Le dialogue s’impose alors à lui mais se décline d’abord en soliloque, monologue et autre échos quand Ismaël erre dans la douleur à la recherche de lui-même :

« Parle, nudité qui veille sur le désert et sa perte. Dis la perte qui se perd et se voit reconstituée, à mesure, en père dans la perte d’un fils. Exil de la parole qui ne parle que pour soi : parle, je n’entends que moi. » L’identité, comme nous l’avons déjà dit, plus qu’un thème fonde la poétique dibienne. Ce mystère revêt les oxymores de la pensée mystique pour approcher les paradoxes de l’intériorité et les aspirations à la fusion : « Lieu qui n’arrive pas, qui n’a pas lieu. » « la parole qui règne sur ton mutisme s’écoute et s’entend de soi à soi » « vous aviez tout donné à une personne qui n’était personne », « un cri muet suspend son ombre au-dessus de ma tête. » « le cri et son silence ».

Mais Dib a revendiqué également son statut de peintre – n’affirmait-il pas « je suis un visuel, un oeil » ? – . Dès lors, Ismaël assiste à cette révélation : « Je suis ce regard s’il se lève, cet œil qu’un visage entoure, Ismaël, ce désert où tu ne cesses d’arriver. D’où tu ne cesses de venir. »

Et dans cet œil, métaphore de la présence insaisissable du divin, se perçoivent également les vers de Hallaj :

La Pendaison de Mansur El Hallaj, gouache sur papier d’après Amir Khosrow, 1602

« Avec l'oeil du cœur  je vis mon Seigneur
Et lui dis : « Qui es-tu ? », Il me dit « Toi »
car pour Toi « où » n'est pas un lieu
Et là où Tu es il n'y a pas de où
de Toi l'imagination n'a pas d'image
Afin qu'elle puisse savoir où Tu es
Toi qui contiens tout où
A la manière de « non-où », où donc es-Tu ? »

Si au terme du recueil, apparaît la « Porte de l’aube », il serait illusoire de penser que la marche se clôt comme le recueil, une fois arrivé à destination. Elle est recommencement : de la lecture, de la fascination, de la quête. L’intertexte, aussi bien dibien que mystique ou sacré, ne donne pas de clés de lecture. Il crée une étrangeté familière qui agit comme un aiguillon sur le lecteur, silhouette qui se lance trébuchante et se détache sur un horizon de désert où partout vibre :

« La parole d’avant la parole, dont on ne sait, ne saura jamais rien et au flux de la quelle nous ne devons pourtant pas nous soustraire, de quelque part, de nulle part qu’elle vienne, se chargeant elle-même de tout savoir pour nous, inutile de chercher. » (Simorgh)

Amel Boudali

Lien du site de la Société Internationale des Amis de Mohammed Dib qui présente les dernières actualités en lien avec l’oeuvre du poète : http://siamdib.com/

Lien de la page de Simorgh, publié aux Editions Albin Michel : https://www.albin-michel.fr/simorgh-9782226135940

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