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Je te salue Damas – Omar Youssef Souleimane, aux éditions Castor Astral

L’exilé, « el menfi » titre d’une chanson très populaire du répertoire chaabi algérien, hante l’imaginaire poétique arabe du Maghreb au Machrek. Après la figure du travailleur émigré, celle de l’opposant-e s’est imposée au fur et à mesure que se verrouillaient les espaces de liberté. Depuis maintenant des décades, les poètes syriens témoignent du supplice que subissent leur pays et leur peuple dont on pense que le tiers a fui. Dans le sillage d’Amjad Nasser, Nouri al Jarrah ou encore Raed Wahesh, Omar Youssef Souleimane, poète franco-syrien installé à Paris depuis une dizaine d’années, vient de publier un recueil bilingue en format poche intitulé « Damas je te salue » aux éditions du Castor Astral. Encore une fois, il est très précieux que des maisons d’édition comme le Castar Astral publient en version originale des recueils tels que celui de Souleimane, beau et indispensable, permettant d’apprécier à sa juste valeur le travail de traduction, qui dans le cas présent, est celle de l’auteur lui-même.

Le lyrisme de l’exil

Les poèmes de Souleimane, dans leur simplicité apparente, entrelacent délicatement les motifs du lyrisme. Le lecteur de poésie arabe chemine en jardin connu : les palmiers, le cyprès, le jardin, les oiseaux, ou les colombes qui bruissent de vie ressuscitent le paradis perdu andalous. Mais loin d’être reléguée au rang de décor paradisiaque, cette nature recèle les quelques étincelles d’humanité que le tyran et ses assassins n’ont pu éteindre. Les fleurs refleuriront, nous dit le poète, entre les pierres et les colombes échapperont à la guillotine. Les oiseaux de l’Euphrate lient la voix du poète au chapelet de sa mère et l’été renferme le royaume de l’enfance. Les poèmes s’attellent alors avec une obstination émouvante à effleurer puis à fixer l’aporie du dire poétique : traverser l’œuvre de la mort pour éprouver la vitalité du chant poétique et sa charge explosive d’espoir et de résistance. La poésie de Jarrah et Nasser (notamment lire ici l’article consacré au Royaume d’Adam et ici celui à La Comédie damascène / La Langue de l’enfer) est enfantée au cœur-même du vortex syrien où le poète est aspiré et repoussé jusque sur les rives de l’exil européen. Dans « Damas je te salue », la poésie inventorie le vide de l’exil, expérimente, tel un crash test, la résistance du langage, ce « cri accroché à la nuit de [s]on pays » et saisit le miroir aux alouettes de l’identité : « Un jeune homme cherchait son visage / Il ne savait pas que l’exil deviendrait un miroir ».

Cette traversée existentielle engage toute une vie dans son épaisseur et dans ses sacrifices. Le lyrisme, qu’on pourrait croire, à tort, désuet et daté, s’accorde avec la plus grande justesse aux chants du moi, ou plutôt des « mois » innombrables qui peuplent l’espace de l’exil et de la souffrance. Le poète s’est retourné dans des enfers bien terrestres, nulle Eurydice derrière lui mais une liberté assassinée, une génération sacrifiée et des morts innombrables qui s’en retournent. Le voilà seul, dans cette solitude de l’exil avec pour seul viatique un chant qui témoigne de cette vie et des absents, du pays rêvé, de la mère et de l’enfance.

Poétique de la ruine et de la perte : « une mémoire en colère », de la traduction du mot «خرائب  ».

Dans « une mémoire en colère », première partie du recueil, le poète sonde un paysage intérieur fait de ruines et de dévastation. Un « silence aveugle » baigne ces images et tout un imaginaire de la perte recouvre l’effort mémoriel. Tout est dégradé, même les références. Les célèbres « ruines » / الاطلال de la poésie anté-islamique, traces du campement de la bien-aimée, tout comme les râles d’amour d’Oum Kalthoum sont bien loin. Pour Souleimane, les ruines ne sont plus que des traces de la folie destructrice et quand il dénonce : « Et les assassins trinquent à la santé des ruines », on croit percevoir la version endeuillée des vers « Emplis mon verre et bois en souvenir des ruines de mon cœur » (El Atlal, poème d’Ahmed Nagi chanté par Oum Kalhtoum).

La déploration amoureuse arabe, un des piliers de sa construction identitaire culturelle, a laissé place littéralement à un champ de ruines, une dévastation de la culture et des êtres qui l’ont recueillie et ce recueil est jonché de خرائب, de destructions .

Traverser le « jardin de la mémoire » comme il l’intime dans le poème Le chemin, spatialise ou capture ce non-lieu qu’est l’exil et l’emplit d’une nouvelle symbolique révolutionnaire. Le jardin et le printemps, motifs de la poésie amoureuse andalouse, s’emplit «  des oiseaux qui construisent leurs nids près des barricades » et des clameurs du mois de mars, mois du début de la révolution syrienne de 2011.

La poésie de l’exil n’ est pas, pour autant, uniquement une poésie de circonstances. Elle atteste à bien des égards de la quintessence même du geste poétique, de l’être-en-poésie. Elle se heurte, balle entêtée qui rebondit sans fin aux murs des mélancolies, aux paradoxes de l’absence qui ne sonne jamais plus présente que dans les silences de l’histoire étouffée. Elle somme les mots d’ouvrir un espace-temps qui n’est plus ni là-bas ni ici. Elle s’éprouve dans ce douloureux paradoxe : les mots, à l’inverse des êtres, ne meurent pas au réel et le pays rêvé n’existe pas. Elle hale dans la douleur la condition-même de sa possibilité. Les mots résonnent dans la solitude, après bien des combats et des doutes, après avoir frôlé la folie de l’absurdité, les mots donc résonnent comme des mo(r)ts-vivants : ce sont les mots d’avant à jamais engloutis.

Mars et la révolution

Souleimane consacre un poème intitulé Mars à ce mois au cœur même de cette première partie. Le temps historique est transfiguré lors de noces au cours desquelles la liberté embrase le poète, l’arrime aux forces maternelles et ouvre les portes de l’avenir : « des mots dorment toujours sur les paupières de Damas / et le matin réveillera les fleurs entre les pierres ». Mars est « le visage de ma mère / et le cri d’une génération étouffée ». Le poète esquisse de traits délicats et de touches fragiles le portrait de « ces fous de la vie / enfants de mars » , ou encore cet « enfant du printemps » dont « les larmes nous apportent l’aube ». Face à eux, un tyran qui « foule la graine de leur avenir / sans savoir que son pied deviendra du terreau ».

Sur les ruines de la poésie amoureuse arabe, Souleimane circonscrit une zone qu’il arpente « en colère » : celle de l’exil. Elle s’ouvre au moment même du geste poétique et comme le révèle le poète : « Nous vous avons laissé les maisons / La clé se trouve sous nos pas » ou encore « Il ne reste que les pas du nomade / Pour sillonner le temps » ; « tu n’es pas loin Damas / Je suis en chemin / Et je t’attends ».

« Pays rêvé, pays réel « 

Damas, inscrite dès le titre, tinte comme un objet mallarméen : « absente de tout bouquet ». La ville, défi poétique s’il en est, est une énigme au cœur du recueil. Après tant d’années d’exil et de souffrances, que recouvre encore ce nom ? La voix du poète, dont il peut être « las » parfois, n’en revient pas moins cogner au mystère de cette ville, de son origine. Il la convoque, rageur : « Ville exilée / Est-ce vrai que tu ne connais toujours / Que les batailles », rêveur « Je croise Damas dans mes rêves / A la façon d’une plume qui traverse l’histoire », désespéré aussi « Dans le ventre glacial de l’hiver / Des fils barbelés étouffent l’écho de l’avenir / Et une goutte de peur creuse la mémoire de la ville » . La Syrie jamais nommée, est « pays oublié », « pays disparu » que le poète a peine à reconnaître ainsi que son peuple : « chaque matin / J’adresse mes larmes à des frères que je ne connais plus ».

Auparavant, le désir aura réanimé de son ardeur l’exilé : « Lorsque l’exil devient un jardin de désir » et l’intime enfantera encore l’espoir. Les âges se mêlent, l’enfance protège le pays perdu et le nom de la mère advient pour desceller les portes de la mémoire : « et je cherche encore les murmures de ma mère / Sur ma peau »

Tenaces et entêtées, l’amour et l’espérance reverdissent pour filer la métaphore du printemps révolutionnaire et réaniment les vers. Que nous sommes reconnaissante au poète de nous offrir encore cette voie, là où la désespérance point.

« Prépare tes rêves

Tu vas les planter sur une terre égarée

Ils grandiront

Tels des palmiers sans fin

Ils exprimeront ton amour incompréhensible

Envers un pays abandonné »

Les absents

« Les absents ne reviendront pas » certes mais le poète « chante au travers du silence des funérailles ». Cette traversée du « silence des funérailles » ouvre un lieu où le poète «  pétrit » les mots, comme il révèle dans Flamme « on va pétrir ces ruines », met à l’épreuve leurs propriétés, leurs dérisoires pouvoirs.

L’ouverture de la seconde partie, La Foule de l’exil , relance la machine à rêver les mots de la liberté. « Les absents ne reviendront pas », encore une fois, mais الغائبون / el ghaïboune, les absents en arabe, désignent ceux dont on parle, le pronom-même de l’absence – Benveniste parlait de « l’absent ». Ainsi se trouve inscrite dans le mot de l’absence la référence à la parole qui les rend présents. Souleimane relève ce petit miracle. La parole poétique ne ressuscite pas les morts mais elle révèle la présence de leur absence et crée à partir d’elle un autre réel possible : « Que tu souries / Dans la foule de l’exil / Le vide refleurit »

Amel Boudali

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