Aller au contenu

Je suis ma liberté de Nasser Abu Srour



Nasser Abou Srour livre dans « Je suis ma liberté », traduit de l’arabe par Stéphanie Dujols, un ardent témoignage sur le quotidien carcéral dans les geôles israéliennes. Accusé de complicité dans l’assassinat d’un officier, le Palestinien (pour ma lecture d’un autre poète palestinien, le recueil De la rivière à la mer de Samer Abu Hawwash) est condamné à perpétuité à l’aube de sa vie de jeune adulte dans les années 90.

Rothko, green on blue (earth-green and white), 1956

Kierkegaard dans les geôles israéliennes

« C’est icy un livre de bonne foy, lecteur », le récit peu commun d’une servitude qui libère au prix d’une éprouvante lutte contre soi et contre le réel. Ce « conte d’un mur », du titre original, sonde ce déchirant paradoxe jusque dans ses plus ultimes retranchements.

Il se place sous la double égide du conte merveilleux, comme l’indique le titre de l’édition originale, et de la philosophie, plus précisément d’un philosophe, Kierkegaard. « Je suis ma liberté » n’est pas un conte philosophique pour autant. Au contraire, il est solidement arrimé à une expérience existentielle radicale, celle de la privation de liberté à perpétuité, qui lui offre le cadre et le sujet de sa réflexion. À l’instar du philosophe danois, sa pensée est existentielle, en ce sens qu’elle s’éprouve et s’élabore par son existence : loin d’être pure spéculation, elle est une véritable passion, avec autant de stations, Kierkegaard parle de « stades » , qui mènent, non sans douleur, à l’affirmation de sa liberté.

Tout comme Abu Srour, sa pensée s’est adossée à ses expériences de vie : la perte de la foi, le stade esthétique comme il le définit, puis la lente ascèse vers le renoncement absolu. Ce renoncement, c’est celui sur lequel débute et clôt le récit de Abu Srour : renoncement au monde et à l’amour partagé, saut vers l’absolu de la perpétuité, sans intermédiaire et dans une foi qui défie la raison. La chronologie apparente de ce témoignage, enfance, incarcération, acceptation de la perpétuité, révélation de l’amour et renoncement à celui-ci répond, il me semble, à une profonde cohérence philosophique. Abu Srour dévoile, dans un souffle parfois épique ou dans une fragilité quasi enfantine, la terrible ascèse, qui, tout comme le philosophe danois, le mène jusqu’à cette liberté déchirante, cet absolu avec lequel le prisonnier a une relation inconditionnée, ce que Kierkegaard nomme le stade religieux (qui n’est pas entendu dans son sens commun).


L’envers du conte :


Le texte liminaire agit comme un talisman et consacre un nouvel ordre de réalités. Il est le sésame qui ouvre l’univers carcéral et il nous faut le franchir pour prendre la mesure de ce vertigineux constat existentiel. Modulant la célèbre formule du génie de la lampe, Abou Srour nous révèle « Je suis la voix de ce mur ». Du conte il embrasse aussi la tonalité faite de merveilleux et d’une brillante cruauté, cette « écriture d’acier et de ciment » qui « pour un peu [nous ] écorcherait ». En place et lieu des djinns, ghoul, rokh et autres chevaux ailés, Abou Srour sacre des fantasmes, des demi-dieux, relate le déclin et la renaissance de légendes ou l’apparition d’une nouvelle déesse de l’amour. Plus que tout, il consacre le pouvoir de l’imaginaire. Cette force qui sauva Sheherazade et soumit bien des puissants, Abou Srour la réinvestit comme résistance politique. Le conte et son univers baroque aux mille et une illusions s’imposent comme cadre et comme symbole même de la liberté et de ses possibles. Il porte les analyses politiques et sociologiques du mouvement de libération palestinien qui ouvrent le récit, il défie, sans la nommer, la force occupante israélienne et il hisse la geste palestinienne au rang d’épopée et de mythe fondateur. Ainsi, lorsque les prisonniers sont déplacés du quartier d’isolement vers d’autres prisons, émergent les profils des compagnons d’Ulysse ou de Sindbad, héros des contes et des mythes modernes : « Les soldats vérifièrent nos chaînes et nos noms, ils nous comptèrent […] la tension se lisait sur les visages de mes compagnons. Chacun demandait avec angoisse la destination des autres. Tous allaient vers l’inconnu. »


Comme dans le conte, la phrase d’Abu Srour, telle que la belle traduction de Stéphanie Dujols nous la donne à lire, est puissante. Parfois poussée par un souffle épique, voire prophétique, elle se déploie dans d’opulentes volutes où elle repousse les limites mêmes de sa forme. Les anaphores, les reprises et autres figures dérivatives élongent le réel jusqu’à abolir les murs de la prison. Elles affleurent sous la forme de poèmes ou de versets pour faire advenir les nouveaux mythes de cet univers : ceux de la génération des pierres : « Nous étions des dieux qui saignaient de leurs blessures et mouraient quand elles s’envenimaient. […] / nous étions plus grands que notre pays, notre mer, notre terre et notre ciel. »

Soulages, Peinture, 31 août 1986



ou ceux de la souffrance physique, quintessence de l’état carcéral à travers la grève de la faim: « pendant une grève le corps porte l’âme les dix premiers jours. Après cela, les rôles s’inversent, le corps devient un fardeau. Pendant une grève, rien ne te protège du froid de la nuit, sinon l’inflammation de tes intestins […] pendant une grève, les conversation du soir sont sans fin […]ou encore de la torture : « Pendant l’interrogatoire, le passage des saisons ne signifie plus rien pour toi. Ni le lever du soleil ni sa disparition. Tout cela a cessé d’exister dès l’instant où le mur s’est mis à enserrer ton espace. […]Pendant l’interrogatoire, tu es l’odeur de ta sueur, le goût de ta défaite, la proie de tes doutes.[…]Pendant l’interrogatoire, tu es tout, et rien n’est toi. »




Ces textes alors écorchent et sont autant de stations sur un chemin de croix. Seule cette forme incantatoire semble contenir la radicalité singulière de l’expérience carcérale car comme le souligne avec humilité Abu Srour « je n’ai aucune leçon à donner [aux autres prisonniers]. Chaque mur a son histoire et quelqu’un pour la raconter. » « Chacun a son alphabet […] ». Celui d’Abu Srour a, comme dans les contes, les mythes et les textes sacrés, valeur performative : «  je me tenais au centre de la cellule, presque nu, après l’avoir dépouillée de ce qu’elle avait connu avant moi. Je commençai à donner de nouveaux noms aux éléments qui s’y trouvaient. Le châssis de fer devint un lit. Le plafond bleuit comme un ciel. À l’exiguïté de l’espace carcéral, Abu Srour oppose la fécondité de son langage et son étourdissante liberté.

Se montrer « nu »

Nichée au cœur de cette liberté, une soif intransigeante de sincérité irrigue l’ensemble de ce texte et le hisse au rang de quête existentielle et universelle. Le récit carcéral parcourt l’espace de la prison et il creuse la vertigineuse intériorité du moi. Récit faisant, il abandonne l’illusion de l’unité pour embrasser la féconde fragmentation d’un kaléidoscope aux mille reflets : « désormais tu peux t’armer de la fresque ornée de tous tes je. Tu lui as trouvé une place dans ta géographie intime ».

Monument in fertile country, 1929, Paul Klee, aquarelle et crayon sur papier, Centre Paul Klee

Nasser Abou Srour avait prévenu le lecteur : « [cette écriture] est née des entrailles d’un mur de béton – pour un peu elle vous écorcherait. C’est une écriture d’acier et de ciment ». Et pourtant, malgré toute l’âpreté de ces lignes où suintent les odeurs nauséabondes des prisonniers abandonnés à leur sort, humiliés, ravalés au rang de corps dolents, une profonde douceur sourd de ce long soliloque. Les images puissantes qui puisent dans les fonds, entre autres, biblique, coranique, antique et méditerranéen ne sont pas étrangères à cette étonnante tendresse qui nimbe le regard porté sur ce qui l’entoure et sur lui-même.

L’amour :

Et c’est ainsi, qu’au cœur de cette longue nuit carcérale, le regard d’Abu Srour se porte sur Nanna, au prénom doux comme une caresse. Le récit s’ouvre alors comme un long poème incrédule face à cette épiphanie : « Le temps et l’espace avaient disparu. Restait le visage de Nanna ». La jeune avocate qui rend visite au prisonnier fait imploser les murs de la cellule. Le monologue du condamné laisse place au dialogue amoureux, voire au marivaudage bien que teinté de presciences tragiques. Les sentiments des amants revêtent la force du symbole : celui de l’amour des Palestiniens pour la Palestine. Abu Srour s’applique, toujours avec la plus grande sincérité, à dévider tous les « fils de sang » qui lient les deux amants, malgré la vitre du parloir. Chaque rencontre, chaque mot, chaque écrit donne naissance à une analyse fine et lucide des sentiments et de leurs variations qui ne dépareraient pas dans un roman du grand siècle. Plus que tout, l’amour, dont le lecteur pressent le sombre épilogue, est le déclencheur d’une autre naissance : celle d’Abu Srour en tant qu’écrivain. À ce titre, quelle qu’en soit l’issue, cet amour féconde le livre que nous tenons entre nos mains. Dans son récit, Abu Srour reproduit des écrits de Nanna où elle l’enjoint à publier car avoue-t-elle : « je crois vraiment qu’il faut que tu écrives plus. Je ferai sortir tes textes, je veux répandre ce trouble pour ne plus être la seule à en être atteinte. » L’écriture advient comme un effet de l’amour. Il transforme, il « trouble », au sens classique du terme. Bien que cet amour ne résiste pas aux conditions impitoyables de la prison, il mène Abu Srour à un credo vibrant tissé de toutes ses complexités et contradictions, de toute son humanité : « Je crois que je suis à la fois vivant et mort, libre et prisonnier. »

« Je suis ma liberté » cartographie le parcours d’une âme et d’un corps dans un espace qui les nie. Ce récit relate la transformation d’un être par la grâce de sa volonté et de l’amour. Il ouvre un espace au sein duquel il mène des combats herculéens : ceux de sa propre existence, de sa définition et de sa finitude pour réaffirmer l’inconditionnelle liberté qui est son fondement.

Ce récit nous transforme et nous assigne la responsabilité de nous montrer à la hauteur d’une telle exigence de justice et de liberté et celle de croire, à la mesure de la foi d’Abu Srour, au pouvoir des mots et de l’amour.

Amel Boudali

Le lien vers le site de l’éditeur : ici

Étiquettes:

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *