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Insaisissable Assia Djebar

Il est troublant de reconnaître des êtres aimés dans un récit, surtout quand ils ne sont plus là.

Isma, Bahia, Tahar, Selim, « la jeune fille » et tant d’autres de Vaste est la prison d’Assia Djebar palpitent d’une vie, forcément, plus intense dans les pages de ce magnifique récit. Ce serait se rendre indigne du talent de Djebar que de ne les réduire qu’à une image plus ou moins fidèle de souvenirs personnels. Ils n’étaient déjà plus eux-mêmes lorsqu’ils furent happés par sa plume. Il m’a toujours semblé petit de considérer ce genre d’écrit comme un roman à clé là, où l’autobiographie, elle parlait d’ « auto-analyse », tissée aux entrelacs de la grande histoire, se meut en un récit universel et profond. (Pour une autre lecture sur le style djebarien)

Me reviennent des images étonnantes quand jeune adolescente, je trouvai sur la table de chevet de ma grand-mère, la mère d’Assia Djebar, ce livre soigneusement posé, corné et quand, peu après je surprenais ses questions, ses interpellations, sa pudeur faussement heurtée, mais surtout son trouble et son indicible fierté de se lire.

À l’aube du dixième anniversaire de sa disparition, me voilà à nouveau plongée dans cette œuvre polymorphe, quasi baroque où la métamorphose me semble être l’un des motifs clé. Virevoltante et mutine, la plume de Djebar semble vouloir nous semer dans le labyrinthe de ses intériorités pour mieux nous signifier son identité mouvante, figée en fuite : « puisque vivre c’est à la fois bondir et s’immobiliser ».

Métamorphose d’une voix qui se découvre vibrante au sortir d’une longue sieste inaugurale qui la guérit d’une passion de treize mois, pense-t-elle. Mais elle aura auparavant, par son art de l’agencement, fiché dans notre esprit la scène du hammam où résonne dans ce monde humide et ouaté, le mot « l’e’dou », l’ennemi-époux. Envers des scènes orientalisantes qui braquaient une lumière crue et fantasmée sur le corps enfermé, ces pages voient refluer des profondeurs lacustres de l’intimité ce mot, non pour annoncer le drame conjugal, mais plutôt pour « plonger dans la nuit de la langue perdue et de son cœur durci ». Il nous faudra, aux côtés de la narratrice Isma, conserver « cette écorchure dans l’oreille et dans le cœur » pour mesurer la profonde ambivalence de la phrase djebarienne, pour accoutumer nos yeux à cette pénombre mémorielle, seule gardienne d’une encre sympathique qui redoute l’assèchement. Pire, dont l’envers est l’effacement.

Métamorphose d’une plume qui emprunte tour à tour à la musique, la danse, au cinéma évidemment, aux chroniques. Autant de variations autour d’une oscillation première, élan vital, celle de la marche qui ouvre un monde à chaque pas qui se fait.




Bondir et ouvrir ce récit sur l’intimité la plus secrète : celle d’une passion qui mena à un drame conjugal, et plus profondément, comme elle l’écrit, à une « seconde naissance ». Ce pourrait être « une autre naissance », celle du recueil de la poétesse Forough Farrokhzad qui, de son aveu-même la « hantait » depuis si longtemps. Elle ne sera pas une Princesse de Clèves du Dahra – bien qu’elle l’évoque avec dérision pour moquer la confession de sa passion à son mari – non, elle ne s’enfermera pas dans des occupations austères. Au contraire, elle sera « femme arable », fertile, ironie du sort elle qui fut stérile, et cette « nouvelle naissance » enfantera un « regard » : celui de la Nouba.

Elle ouvre donc le récit sur cette intimité violemment mise à nu, dont la violence trouvera un écho dans la tentative d’aveuglement de l’époux. Elle l’ouvre comme une blessure, pour la plaquer, dans un geste net, aux chroniques historiques menant à la découverte de l’alphabet libyque de la stèle de Dougga ! Quel geste « scripturaire », pour reprendre une de ses épithètes : arracher une scène de « théâtre de boulevard », ironise-t-elle, des entrailles de son intimité pour la graver, quasi « l’immobiliser », non en libyque, tifinagh, punique ou en latin mais en « langue de poésie », en voix de femme. Se métamorphoser et comme l’historien Polybe, témoin de la chute de Carthage, de Corinthe, de Numance, se reconnaître « écrivain déporté [qui] s’aperçoit qu’il n’a plus ni terre ni même de pays, simplement une langue dont la beauté le réchauffe ».

Djebar fouille les moindres recoins de cette prison immense qu’elle semble porter pour y trouver tapis, bruissants sous sa passion toute juvénile de quadragénaire, les mille et une voix de femmes étouffées, les alphabets effacés et les héros pleurés dans des langues étrangères. Ainsi l’écrivaine ouvre le rideau du récit sur l’intériorité mais ce faisant, ce sont les trois grands coups solennels de l’Histoire que l’on entend résonner dans son théâtre.

Ouvrir donc le récit sur cette intimité n’éclaire en rien le lecteur sur le mystère d’Isma la narratrice. Insaisissable, elle se livre nue à elle-même et aux autres dans des scènes de danse, de séduction, de dévoilement qui émaillent le récit. Isma la narratrice dont la soif d’élans et d’espaces la mènera tour à tour à prendre la forme, Protée aux pieds graciles, de Zoraïdé, héroïne de Cervantès « la scripteuse, la voleuse, la traîtresse aux yeux du père et des siens »  de Polybe « écrivain déporté », de Tin Hinan « la princesse du Hoggar qui, autrefois, dans sa fuite emporta l’alphabet archaïque », de la tendre tante morte trop jeune, de sa mère, sa grand-mère et tant d’autres.

Et elle court, encore, cette plume, selon les trames foliées d’une mosaïque de tesselles moirées, et par la grâce d’un chant, elle assiste à et elle assiste Jugurtha, elle « l’humble narratrice », lors de sa lente agonie dans son cachot romain. Elle reprend la mélopée berbère, qui résonne dans la voix ancestrale de Taos Amrouche, elle en éprouve ses variations dans la voix de la grand-mère, de la mère, de l’enfant mort et dans la sienne. Et défile devant nous, lecteurs, la longue lignée, de Tin Hinan jusqu’aux morts d’aujourd’hui, que la plume d’Assia a patiemment recousue et suturée.

Tout en tissant la trame de cette lignée, quasi une ronde ou une sarabande quand on sait son amour de la danse et du mouvement, elle invente une écriture qui sonde les morts, qui se perd, ne se reconnaît plus, qui tente de fixer « la blancheur » de cette passion où l’Aimé, si inconsistant, mène à un réveil salutaire, après une longue sieste dans le bureau du père avec « derrière, l’escalier de pierre et son jasmin, et ses roses. »

Dans sa course, elle ne manque pas de nous prendre la main et nous entraîne, généreusement, dans cette frénétique quête. Elle nous invite à cette « sororité », dont la délicate définition « une friabilité de l’émotion amorcée, son vacillement dédoublé » résonne encore aujourd’hui si intensément. Elle interroge ses appartenances, son statut singulier qui, tout comme la Zoraïdé de Cervantès, première écrivaine algérienne, est « Fugitive, et ne le sachant pas ». Et nous voilà, à bout de souffle, éblouies par ce vertige de liberté et de douleur qui nous force, également, à sonder notre propre prison et à répéter ces mots de matrone chuchotés au cours d’une de ses danses : « Elle danse, elle, pour nous, c’est vrai ; devant nous, en effet, mais quoi, elle dit sa joie de vivre ».

Remontent alors des instants de l’enfance, dans un bus nous menant de sa maison de L’Haÿ-Les-Roses jusqu’à la bibliothèque Pompidou. Assise à côté de moi, elle fredonne les paroles d’une chanson de Guy Béart : « L’Eau vive », qui raconte « ma petite est comme l’eau / comme l’eau vive, elle court comme un ruisseau que les enfants poursuivent.. »

Ne tentons-nous pas encore de la poursuivre, insaisissable Assia Djebar ?

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