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Gaza ô ma joie de Hend Jouda éditions Héros-Limite

La poétesse palestinienne Hend Jouda a publié aux éditions Héros-Limite un recueil de poèmes sous le magnifique titre : « Gaza ô ma joie » dans la traduction de Mireille Mikhaïl et Henri Jules Julien.

« Gaza ô ma joie » ! il fallait toute l’audace et la force d’une grande voix poétique pour oser ce cri de joie, pour l’ancrer dans une poétique de la résistance. Une véritable profession de foi qui consacre la joie, la vie et le désir comme le ferment de tout espoir, de toute reconstruction . Une profession de foi qui ne relève pas de la posture mais qui au contraire, forte de l’indicible culpabilité de l’exilée, forte de son désir de femme aimante, dessine et proclame un futur possible pour cette terre.

La femme-oiseau

Bruit, au cours de la lecture de ce recueil, le frémissement fragile mais têtu des ailes d’un oiseau qui s’envole. C’est le cœur-même de la poétesse, femme-oiseau, qui traverse la célébration de son pays. Tout dans ce recueil aspire à ce désir de libération dont le premier poème programmatique énonce « la méthode de l’oiseau ». A la clôture criminelle d’un territoire par les forces occupantes israéliennes, la voix poétique résiste en ouvrant littéralement « une cage » car  pour déployer les ailes en grand / Battre l’air avec / faire un petit sprint au sol », il faut, révèle Hend Jouda « d’abord ouvrir la cage ». Puis vient le temps de l’apprentissage, non sans douleurs, dévoile-t-elle dans le poème « il ronge sa frayeur / il frappe la face de l’air comme une balançoire / un cœur tente de s’envoler » ; et celui des sacrifices pour soutenir cet élan : « il y a ceux qui l’entraînent à voler et il survit ».

Baya, Femme et oiseaux

La femme-oiseau se métamorphose au cours de cette envolée dans une subtile ramification d’images étourdissantes, miroir de l’exaltation de la joie créatrice. Elle devient fenêtre « mon cœur une fenêtre libère des oiseaux irrécupérables », seuil entre l’intime et l’extérieur. Ce lieu de passage revêt une signification profonde : la voix féminine est le mouvement-même de l’affranchissement comme elle le déclame dans une métaphore lumineuse : « je suis la femme aux fenêtres ouvertes / je n’aspire pas au répit du vent / ni ne me blesse l’intensité de la lumière / mon âme cité des épuisés / je marche en moi avec l’assurance des fous ».
Alors que Gaza est enchaînée, immobilisée et prise d’assaut de toutes parts – et de cette réalité Hend Jouda témoigne également dans sa poésie – sa voix tisse un contrepoint rédempteur et jouissif : celui de l’irréductible liberté d’une âme de poète « en temps de guerre ».


La poussée organique :

Toute la première partie du recueil est portée par la force de cet élan, entraîné par des phrases verbales qui révèlent ce mouvement irrésistible. Les verbes fusent et dessinent la force de cet effort hors de soi, de cette prise d’assaut de l’extérieur. Se crée alors pour le lecteur ou la lectrice une sorte de vertige, nonobstant le sujet, nourri par ce contre-chant qui, à la tentative d’anéantissement de Gaza par les forces israéliennes, répond par une poussée effrénée : « jeter, ne pas s’arrêter, voler, se relever, sortir de soi, libérer, devenir, changer, danser, marcher en soi » Autant de transports vers ce désir de vie. Car la gageure relevée de cette poésie est d’inscrire au cœur de Gaza, au cœur de la déploration, la lumière et le désir et si Gaza est « gitane ligotée » / elle « danse l’agonie de l’espoir » .


Désir amoureux et vie

Les images végétales se déploient alors dans le recueil et irriguent la voix poétique. Elle y prélève le suc de vie et le chant amoureux. Le cœur de la poétesse devient tour à tour « pistache, noix de coco, figue du cactus ou citron » et lorsqu’il se fend, la blessure vive libère aussi toute la sensualité des saveurs et des odeurs.

Envers d’une ville réduite à des gravats de pierre, l’arbre se dresse dans l’imaginaire de Hend Jouda comme l’antidote à l’obscurité. Ne nous confie-t-elle pas que « j’étire toujours mes artères vers le soleil / comme un arbre » ? La poussée végétale, plus largement organique, innerve le corps et le désir amoureux. Comme le proclame la poétesse « on veut de l’amour ». La culpabilité de l’exilée se refuse à la plainte. Elle se déploie, voire se conjure, dans la célébration d’une nature qui se vivifie et ce malgré les destructions et la dévastation.

La femme, tout comme la nature, est la source à laquelle l’aimé se repaît : « tu picores mes veines comme si tu nourrissais de mon sang les poussins de ton âme » Elle fertilise à l’image de ces abeilles qui transportent le pollen (« les récits ne s’arrêtent pas à la mort des narrateurs / il suffit de les dire une fois pour que l’air s’en occupe / les transporte comme font les abeilles du pollen des fleurs). Le reverdir est son attribut : « qui est semblable à moi sait faire repousser un arbre chargé de fruits et d’oiseaux ». Elle est « grand-mère très triste », « Lune à Rafah » et berce les souffrances de la ville. Elle les inscrit dans son cycle cosmique et distille l’espoir au « peuple de Gaza » : « ce chagrin passera / j’ai vu des douleurs immense à l’est et à l’ouest de la terre ». En elle, « habitent » les force primaires : obscurité et lumière. Elle les accueille jusqu’à cet ultime paradoxe mystique « et l’obscurité je veux / pour accepter la lumière comme elle le mérite ».

L’avenir de Gaza est femme

La voix désirante de la poétesse n’en est pas moins lucide. Elle prend à partie le monde et son ironie, parfois son sarcasme, accusent sa passivité. Le poème « cher spectateur » (pour cette réflexion autour de la figure du voyeur du génocide de Gaza, une autre lecture des poèmes de Hanine Amine et Mustapha Benfodil, de Neama Hassan et de Samer Abou Hawwesh) se joue des atermoiements des peuples et nations qui ont laissé faire : « dis-moi cher spectateur, quelle est ton humeur face à ce carnage ? ». Et des poèmes tels que Lac salé (« le chagrin est le cadeau que le monde a pour nous) ou Férocité (« Nous sommes le tabac du monde / […] il nous inhale et se défonce ») mettent à nu la trivialité de la relation qui se noue entre le monde et Gaza. Mais là encore, la puissance des métaphores extirpe Gaza du mode mineur de la plainte pour faire résonner la révolte en mode majeur.

Et c’est bien sur ce mode majeur qu’éclate la révélation de cette voix : le salut de Gaza sera femme. Il naît de ce dialogue avec elle :  « Pourquoi femme es-tu debout quand sont visées tes jambes ? » et la femme de répondre : « je suis un condensé de miracles / mon peuple leur gardien fidèle ». Toutes deux portent en elles le pouvoir de revivifier et d’espérer car, nous confie Hend Jouda, « j’ai une tresse de la longueur d’un rêve / elle ne raccourcit pas malgré le bruit des ciseaux ».

Ce rêve ouvre grand la cage du poème liminaire sur un futur enceint dans la voix poétique : « je soufflerai sur les plaies de Gaza / je l’endormirai / ça je le lui promets / je vous le promets / je ne suis pas encore folle / je rêve ».


Le recueil de Hend Jouda laisse éclater une voix vive de désir et de résistance. Elle arrime sa douleur et ses rêves à un élan de vie et de liberté qui transforme la plainte en une promesse de salut. Pour ceux qui doutent encore de la poésie à l’heure des grands massacres retransmis en direct, la voix de Hend Jouda nous rappelle la puissance du rêve et du désir et l’élan irrépressible de la création pour oser dessiner un avenir quand le présent s’effondre.

Amel Boudali

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