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Fauverie de Pascale Petit aux éditions Le Castor Astral

Fauverie de Pascale Petit est un recueil traduit par Valérie Rouzeau dans une édition bilingue du Castor Astral parue cet été 2023. Cette poète britannique d’origine française, galloise et indienne a publié plus de huit recueils Outre-Manche et s’est vue décerner le Ontaadje Prize en 2018 pour son recueil Mama Amazonia. En 2014, paraissait son livre Fauverie.

Il s’agit de la première traduction de cette œuvre au verbe chamanique et à l’univers foisonnant. Le recueil se structure autour de subtils jeux d’échos, de reprises ou de contre-pied de motifs qui lui confèrent une profonde cohérence. Le lecteur-trice plonge en apnée dans cette exploration amazonienne de Paris pour traquer avec la poète le père primitif. Et c’est à un véritable choc esthétique et éthique qu’il-elle est confronté-e.

Des caresses, Fernand Khnopff, 1896, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique

Comment affronter le père aux appétits féroces ?

Dans la ménagerie de Pascale Petit, le père est un animal aux appétits féroces : il découpe, il désosse, il lui arriverait même de scier et de poser la moitié de cochon de lait ou de lapin sur les étals du marché de Grenelle avant de tout engloutir et en premier lieu sa fille. Dans le poème liminaire, la poète se voit convoquée au chevet de ce père agonisant par une missive aussi douloureuse que la piqûre de l’anguille (Réception de l’anguille électrique). Dans l’assourdissant concert des soufflets de la pompe à oxygène qui le maintient en vie, elle recueille les derniers râles de cette chimère monstrueuse qui hante le quartier de Notre-Dame, à Paris. Le père abuseur inflige une ultime violence à son enfant : le spectacle de son agonie. (Pour une autre expression poétique du trauma, confère mon article au sujet du recueil de Souad Labbize Enjamber la flaque où se reflète l’enfer aux éditions de l’iXe.)

Or Pascale Petit, cinquante ans après le trauma n’est plus uniquement la petite fille de son papa. Elle est poète, se métamorphose en fille matsès, peuple d’Amazonie qui vit à la frontière entre le Pérou et le Brésil. Pour surmonter cette épreuve initiatique, elle emprunte à ce peuple ses rites et ses mythes inspirés entre autres par le jaguar. Elle se fait fille yagua et elle livre les face-à-face éprouvants avec ce monstre qui dans les derniers soubresauts de son agonie inspire encore crainte et fascination. Quid de cette double lutte, contre la mort et contre le père ?

Se métamorphoser en fille yagua

Face au trou noir paternel qui ne laisse aucun répit et aspire l’enfant de la cave ( the cellar ‘me’ comme elle se désigne dans le poème Cellar), la poète sécrète un réseau fertile de matière poétique qui la libère peu à peu de son emprise. La Fauverie du Jardin des Plantes aimante ses pas comme le cœur de la matière noire, où rôde dans un ballet énigmatique le ténébreux jaguar, cet « accélérateur de particules », aux organes de matière noire (the organs of dark matter) aux intestins du temps (time’s intestines) et au ventre de la nuit (night’s belly).

Deux poèmes, l’un dans les premières pages du recueil et l’autre vers sa clôture, s’inspirent des rites matsès pour déjouer le pouvoir du père et consacrer la puissance créatrice de la poète. Dans Embrasser le jaguar, revoir le père provoque des hallucinations aussi puissantes que celles déclenchées par la Virola, une plante hallucinogène. Habitée par l’esprit « de tout être sauvage », la poète, devenue chaman, approche l’antre du père-jaguar en revêtant les habits du soigneur, puis adoptant le rite matsès de la mise à mort des souvenirs, elle dépose ses offrandes, oie plumée et rumsteck de cheval au « Master of Animals », le frôle de « ses moustaches d’épines-de-palmier » et l’embrasse. Dans ce poème, elle est tour à tour petite fille, soigneur, fille yagua : elle se pare des identités induites par sa relation filiale mais elle les exorcise grâce à la force de sa poésie qui élabore ses êtres, les réagence pour finalement enfermer son père derrière les barreaux de cette cage métaphorique au travers desquels elle déposera le baiser de la mort.

L’univers matsès : un contre-modèle poétique

Au cœur de Paris, coule l’Amazonie, cet envers de l’univers paternel, tout comme le jaguar est l’envers du Father-vacuum. Plus qu’un motif, ce monde, riche de sa mythologie et de son biotope, engendre les contre-valeurs nécessaires pour soutenir ce face-à-face. Un Paris minéral, catholique, inquiétant incarné par Notre-Dame et hanté par la figue paternelle s’oppose au domaine de l’humide, de l’exubérance et du bestial de l’Amazonie : jaguar, mygale, fourmi balle de fusil, singe-écureuil, ara bleu etc. La sauvagerie n’étant évidemment pas l’apanage du monde sauvage.

Dans Effigie, la poète met en scène un rite funéraire en bravant l’interdit fait aux femmes d’y assister. Se vêtant du rôle de l’intercesseur entre les deux mondes, elle prépare le squelette du père en « appliqu[ant] l’argile sur [s]on visage / le pei[gnant] de teinture de tongo» . Ainsi orné, il est figé sur son piédestal au point d’être réduit à n’être qu’une « Effigie » derrière une vitre du musée du Quai Branly. La poète l’a métamorphosé et ce faisant a éprouvé, dans ce rite chamanique, sa propre puissance.

Le père : un objet textuel baroque

La voix poétique s’écoule, généreuse, dans une langue d’une inventivité et d’une richesse inouïe, pour recréer le monde à l’aune du double événement traumatique qui annule en quelque sorte le temps et brouille les repères chronologiques : enfance de la victime et mise à mort symbolique du bourreau.

Être protéiforme aux contours aussi coulants que ceux de la Seine, aux costumes bigarrés, tantôt oiseleur, chasseur, homme lion, aigle harpie, le père engraisse, nourrit, coupe, tranche. Il incarne la figure inquiétante et ambivalente du nourrisseur. Il gave pour mieux se repaître de sa proie, comme le révèle le déchirant poème Ortolan au symbolisme troublant « l’oiseau chanteur tout entier / dans sa bouche, chaque note brûlant » qui déroule avec la précision d’un chirurgien la mise en bouche d’un ortolan, après avoir été aveuglé, gavé au maïs et noyé dans une coupe d’Armagnac pour mieux croustiller. Ces vers créent un effet d’écho tragique aux deux pôles du livre avec le poème Pâté de foie gras et témoignent encore une fois du travail signifiant de la structure de ce recueil : « J’ai vu les fermes aux canards du Périgord, / […] il y en a tant – ceux au bec cassé, à la gorge déchirée / aux blessures du cou infestées d’asticot […] tous haletant dans leurs cages minuscules / sous les entonnoirs / rejetant la tête en arrière / lorsque la main de l’homme / s’abat dessus leurs yeux et procède au gavage ». Canard gavé, ortolan noyé, « oiseaux chanteurs congelés », « cochon de lait […] à l’échine sciée »,« lapins dépecés », « langues d’agneaux […] / qu’elle peut enfin […] entendre / […] entendre qui bêlent » : ces corps suppliciés jonchent le recueil comme autant de traces sanglantes du passage du père et autant de déclinaison d’une humanité souffrante. Ils incarnent aussi la poète.

Tom de Freston, The Charnel House, 2010-2014

Elle revient, comme attirée au Jardin des Plantes, assister aux séances de nourrissage des fauves tout comme elle retourne dans la tanière de ce fauve originel qui la condamna, enfant, à être une proie tremblante dans la cave. Qui est ce père ? Quels mots pour ramasser la profonde ambiguïté de cet être répugnant et captivant qui aspire l’air tout autour de lui. Il est la réunion des contraires jusqu’à incarner Notre-Dame Father dans une suite de définitions baroques : « Je suis le père de gypse et de calcaire / mon pied gauche est une crypte / mon pied droit est un hospice pour enfants trouvés./ Père docteur et prêtre / qui guérit comme il blesse. », « Sous le portail du jugement dernier, je suis reçu / Lucifer, Gabriel me disent – bienvenue ! » , « Je pénètre le saint des saints. » 

Le père accule donc sa fille à assister à son requiem. Pour en supporter la charge, elle le dépèce à l’aide de portraits qui, à l’image de sa robe de chambre, le rapiècent puis le recomposent.

Elle façonne littéralement son père à l’aide de blasons déclinés dans des thématiques comme celle de l’ogre, de Saint-julien-le-pauvre, celle de Notre-Dame, celui du Lion Man ou encore celle de la panthère de Chine du nord.

Ce père insaisissable revêt certes d’innombrables costumes mais plus la fin approche plus son vide transparaît. Il n’est qu’une chimère, un amas composite d’éléments baroques que la poète se plaît à assembler pour incarner les mystères de cet être aspiré par le néant. À l’image de ces portraits maniéristes d’Arcimboldo, le voilà décliné en quatre éléments : minéral à l’image des gargouilles de Notre-Dame, eau quand il se fait égouts de Paris, feu quand il brûle dans le four, air dans les soufflets de sa machine. Cet objet textuel vidé de sa substance traverse de son inquiétant pouvoir le recueil : il marche dans les rues de Paris, il orchestre des spectacles dans lesquels il pense piéger sa fille, il contemple son œuvre et « savoure sa vie entière – la bruyère / des montagnes de Kabylie, l’air salé de Marseille, / la lavande de Provence – il vole à travers / de hauts nuages jusqu’à son ciel natal. » . Sorte de sorcier trouble, de néant primitif, il convoque la figure du joueur de flûte de Hamelin et tente d’entraîner sa fille dans son ultime voyage. Et pourtant, elle résiste.

Giuseppe Arcimboldo, Wasser, 1566, Kunsthistorisches Museum de Vienne

Enfanter son père :

Le renversement des rôles serait tentant et pourrait, illusoirement, incarner les pouvoirs de la poésie. Vers la clôture du recueil, Black jaguar with goat, Caracal ou encore North China leopard (Leila) explorent cette voie : « J’ignore à quel moment toi tu / es devenu la chèvre // le sang giclant de ta face / quand je suis devenue jaguar / aux roses noires souillant // la terre d’ombre de ma fourrure » ; « Je veux le lapin blanc de l’appétit / / en déchirer la fourrure, la recracher / et puis gober son cœur. »  Mais la poète conjure la force obscure de ce père anthropophage, Saint-Julien-le-pauvre amassant les carcasses des bêtes traquées, jusqu’à en faire son enfant. Non pour goûter les délices de la vengeance ou la puissance de la création poétique mais, nous semble-t-il, pour éprouver les dires poétiques jusque dans leurs plus profonds effets. Le travail poétique enfante donc un objet nouveau : le père ressuscité. La poète, démiurge amazonienne, réagence le rite, se métamorphose en Emmanuel, cet énorme bourdon de Notre-Dame, pour sonner enfin « la paix ».

Mais avant, il y a eu le carnage « bloodsheld ».

Faire rendre gorge aux monstres :

Alors pourquoi lire ces textes ? Pour faire rendre gorge aux monstres et déceler jusque dans les restes de leurs festins les frémissements des ailes des papillons mariposas, porteurs du corps et du cœur de la poète. On ne sort pas indemne de cette lecture : la troublante beauté et la fascination pour cette agonie livre notre part d’obscurités que nous devons explorer. Les rites matsès ouvrent une voie nouvelle pour affronter notre sauvagerie intérieure et nous rendre plus attentifs aux pulsations du monde animal et amazonien. On ne remerciera jamais assez Pascale Petit de nous transformer ainsi.

Quelle éprouvante et sublime exploration !

Amel Boudali

Le site très riche de Pascale Petit qui donne un aperçu fascinant de son univers

Fauverie de Pascale Petit aux éditions Le Castor Astral

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