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Englebert des collines ou le pathos mis à distance

Jean Hatzfeld poursuit avec cette publication son exploration des enfers du génocide rwandais. On avait été médusé par les récits de Dans le nu de la vie. On écoutait battre le cœur féroce des massacres commis par les hardes des interahamwe (les tueurs hutus) chantants et dansants, sortes de Bacchanales sanglantes qui se déployaient dans le paysage rougi des mille collines. Longtemps, les mots simples et vibrants de Cassius, enfant tutsi rescapé de ce cauchemar, ont retenti au fond de notre âme et nous ont laissée impuissante et désarmée. Les dernières révélations sur ce génocide et sur le rôle plus que trouble de certaines troupes armées françaises ont renforcé notre désarroi.

Le témoignage sauvait de l’oubli les nombreux crânes dont cet enfant recherchait la compagnie, dans l’enclos de l’église, là où il s’était caché et là où ils avaient été « découpés » avec des « machettes et des lances ».

Voyage au pays des morts

Pourquoi rechercher cette compagnie, et nous lecteurs-trices, pourquoi accueillir cette parole d’outre-tombe, ces râles, ces supplications avant de mourir ? Cassius, dans sa sagesse d’enfant sans âge, répond : « Je voyage simplement en souvenir entre tous ces morts qui étaient éparpillés et qui n’ont pas été enterrés. La vision et l’odeur de ces ossements me causent du mal, et à la fois, elles soulagent mes pensées. »

Nous voyageons simplement entre tous ces mots qui tanguent, sorte de bois flotté dans les marais, entre une volonté têtue de survivre et le fatalisme de la mise à mort. D’où vient que cet enfant, de son timbre clair et mystérieux, nous ramène aux pouvoirs des mots : « D’abord je devais être mort, nous révèle-t-il, puis j’ai insisté pour vivre » ?

Dire l’ « insistance » à vivre

Hatzfeld nous révèle un autre témoignage, une autre « insistance » à vivre, publié en 2014, soit près de 15 ans après celui de Cassius. Il s’appelle Englebert, il a également survécu aux massacres dans les marais. Sa sagesse nous plonge dans le tonneau de Diogène. Englebert marche toute la journée depuis le petit matin où il n’a pas oublié de réciter son bréviaire, jusqu’au soir. Il marche, proclame-t-il, comme les philosophes l’ont fait avant lui. Le long de cette marche, Englebert s’arrête autant de fois qu’on lui offre une bonne Primus fraîche, ou même une Urwagwa, bière de banane moins onéreuse. Il dispense ses bons mots à qui veut l’entendre et ne recherche pas de compagnie pour se souvenir des moments de survie dans les marais. Certes, quand un visiteur étranger, comme Jean Hatzfeld, recueille son témoignage, il se confie volontiers mais dans la marche du quotidien, Englebert vit l’instant. Il est désormais libre, révèle-t-il, la peur s’est peu à peu effacée mais demeurent toutefois des cauchemars.

La phrase est simple et claire. Elle semble elle-même marcher au rythme des pas d’Englebert. Elle se dirige, têtue et précise, vers un précipice que les lecteurs-trices pressentent. Englebert, de sa démarche titubante et volontaire, se meut le long de la crête de ce précipice. Le mouvement même de sa marche la révèle.

Englebert ou l’étonnement philosophique

On le suit, le long de ses méandres sinueux, de ses confessions qui n’attendent pas d’absolution, de ses paradoxes et de cette vie au plus près de l’étonnement philosophique premier : « En tous cas, je suis étonné d’être là ; au fond je peux dire que ça me surprend toujours de n’avoir pas succombé comme bon nombre de compagnons. ». De son verbe franc et piquant, il se refuse à énoncer toute sagesse, toute généralité sur l’expérience de la mort. Car quand on revient du royaume des morts, « on cause de choses simples », avec « les intellectuels, je cause de ce dont ils ont l’habitude. En compagnie des cultivateurs, je parle des vaches et de la pluie qu’on attend. Avec les gens qui ne possèdent rien sauf leur bouteille […] on palabre. »

Déshumanisation et solidarité

Englebert décrit précisément le processus de déshumanisation que la chasse des interahamwe implique et l’instinct de survie qui intime d’abandonner les plus fragiles, de ne pas honorer les morts sous peine d’être coupé à la machette. Mais en filigrane, il raconte aussi cette solidarité des marais, solidarité entre les vivants, peu importe les liens individuels, une sorte de responsabilité de la vie pour elle-même : « c’était l’entraide ».

Que reste-t-il de cette solidarité ? Le bilan est en demi-teinte, sûrement comme l’existence depuis. Certains ont conservé les amitiés des marais et poursuivent l’entraide. Les autres, ceux pour qui le souvenir est trop douloureux, on les évite car Englebert avertit : « J’ai été un peu changé par les tueries. En tant que rescapé, je n’aime pas qu’on me rappelle celui que j’ai été. »

Englebert reprend sa marche, et dans ses pas on perçoit l’écho étouffé de ceux du Neveu de Rameau ou de Clamence, le narrateur de La Chute, cette « vox clamens in deserto. ».

Pourquoi lire ces textes ? Pourquoi explorer cette limite des mots au pays des morts ?

Une « connaissance inutile »

« à moi, la vérité ne me veut aucun mal. Elle me tranquillise », nous dit-il. La traversée des massacres est-elle le prix de cette « connaissance inutile » dont faisait état Charlotte Delbo, autre rescapée des camps ?

Alors on reprend les mots de Cassius et on se dit que faire vivre la mémoire de ces crânes et entendre résonner le bruissement des mots dans cette bataille perdue d’avance contre la mort nous élève et nous rappelle l’horizon de l’écriture et sa nécessité.

Amel Boudali

Englebert des collines, Jean Hatzfeld, Editions Gallimard, 2014

https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Folio/Folio/Englebert-des-collines#

Dans le nu de la vie. Récit des marais rwandais, Jean Hatzfeld, Editions du Seuil, 2000.

https://www.seuil.com/ouvrage/dans-le-nu-de-la-vie-recits-des-marais-rwandais-jean-hatzfeld/9782020438094

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