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Eau de poulpe de Cattafi aux éditions Nous

Eau de poulpe est un recueil de Cattafi, poète italien (1922-1979) publié aux éditions Nous dans une traduction de Giulia Camin et de Benoît Casas.

Une fois le recueil de Cattafi fermé, on a la sensation d’avoir traversé un espace poudreux balayé de lumière crue, les yeux douloureusement rivés vers l’horizon guettant une épiphanie, celle d’îles qui se lèvent au loin, ou peut-être celle du Sud qui se révèle à lui-même (pour une autre poétique du Sud, lire mon article sur L’Aube Ismaël de Mohammed Dib). Une fois le recueil fermé, il demeure longtemps des vers, images et sensations, qui tournoient tout contre nos paupières closes comme quand enfant, on appuyait fort sur nos yeux pour laisser danser ces formes étincelantes qui vrillaient notre nuit imaginaire.

Esthétique de la frugalité

Agrigente, Nicolas de Staël, 1953

Lumière et couleurs invitent, chez Cattafi, à une esthétique de la frugalité. Tout est sec, blanc, calcaire comme le révèle le poème « Les Couleurs du Sud », rien qu’ « une ombre de couleur ». La synesthésie n’en est que plus intense dans un monde blanchi de chaux. Les sens aux aguets dans ce paysage de désolation, le poète est géographe comme le révèle le poème quasi manifeste qui clôt cet âpre et éblouissant recueil : « j’ai avoué en allant […] vers une vérité vêtue de mensonge ». Le poète-géographe donne à lire une terre désolée, désertée par les fastes de la mythologie et hantée par les traces de l’histoire. Le regard d’homère, orbites marmoréennes évidées, convoque la posture même de la fixité morbide, quant à ulysse, toujours sans majuscule, il est évoqué comme le poncif de la sagesse, vidé de sa substance, sorte de mot valise qui porte des siècles de culture grecque enfouie.

Si la Sicile draine dans son sillage toute une mythologie, Cattafi la vide de sa superbe et lui préfère un sens profond du tragique quotidien non dénué d’humour. Les traces du passé laissent affleurer une réflexion sur la misère des temps et dans une savoureuse ellipse temporelle, Cattafi s’interroge sur ce peuple de Siciliens, dépositaires des techniques grecques, peuple tantôt pirates, ou pêcheurs de poissons pourris, mais qui tragiquement, ne semble pas capable d’habiter le devant de la scène de l’histoire : « peuvent-ils encore avoir une place dans la City ? ».

Cattafi arpente son île, tel un poète géographe qui répertorie, mesure et décrit les traces de cette désolation. Qu’est-elle sous le « Stilografica » du poète-géographe ? Un triangle rectangle composé de deux cathètes. Mémoire d’une opulence passée qui prête à rire aujourd’hui : « America avanti lettera ». Et Messine ? « une helvète méditerranéenne »/.

Quant au Détroit, lo Stretto, il était lieu de passage, de perpétuels remous, de rencontres tumultueuses entre des mers, des courants, des cultures. Aujourd’hui, nous révèle Cattafi, à peine est-il un lieu de misérable contrebande : « le véritable trafic du détroit / c’est de porter de cette rive à l’autre / et vice versa de petits tas de misère ».

La Sicile désossée par le regard sans concession de Cattafi n’est plus qu’  « un triangle aride / figure de plaine et de montagne / de solitude marine ». Un lieu presque hors de l’histoire : « Si tu y débarques […] : « on est moitié dedans moitié dehors / d’un clair chapitre d’histoire ».

Une éthique de l’humilité

Les beautés mythologiques éculées ont laissé place à d’autres réalités plus simples qui nourrissent une éthique de l’humilité, celle que Cattafi désigne comme « une difficile clarté ».

Mais cette terre n’en demeure pas moins merveilleuse aux yeux du poète.

Et Cattafi préfère aux légendes mythologiques, les « fabuleuses histoires / géographies » révélées par les saveurs de la cuisine de ces « quatre femmes du peuple / derrière les quatre feux de la cuisine » de la trattoria « Chez Donna Giovanna ». Plus qu’aux monstres des profondeurs, il accorde toute son attention à l’espadon « le coquelet le plus beau le plus fier du Détroit », le stockfish qui raconte la rencontre du monde normand et méditerranéen au même titre que ce « palais à l’ironique nom des Normands », ou encore les seiches, les rougets et l’anchois « qui avance comme un monstre ». Le geste du pêcheur sicilien recèle, selon Cattafi, autant d’épaisseurs historiques que les textes de Homère. Et quand il évoque l’espadon, on ne peut s’empêcher de penser Cattafi, vigie des eaux poétiques, en pêcheur qui monte sur la felucca, ce bateau qui possède une sorte d’antenne située à 20 mètres au-dessus des flots pour guetter l’espadon.

Nature Morte aux poissons, Bernard Buffet, 1950, musée Bernard Buffet

L’histoire affleure certes, et ce avant tout dans la toponymie, sorte de pure poésie de signifiants aux sonorités étranges et magiques, tyrrhéniennes et ionienne, archipels de noms grecs qui flottent dans le poème « Caput Viarum » : « Ville appelée par les Romains Caput Viarum / caput de nombreuses routes piste indigènes / qui conduisent aux noms grecs d’Agrigente / Ségeste Sélinonte Syracuse / aux Hyblées, Nébrodes, Péloritains, Madonies / aux îles Pélages, Egades, Eoliennes / fragments épars d’une même motte »

Les noms des villes ricochent comme de pures sonorités sur l’horizon : voilà ce qu’il reste du passé. Des noms. Le poète célèbre davantage les gestes porteurs d’une mémoire que les noms devenus purs signifiants vides.

L’attente douloureuse

Le poète-géographe parcourt donc une géographie intérieure, cartographie ses rives, relève ses effets sur son cœur, ses humeurs et sur son âme. On ressent alors la douleur des attentes, et en ce sens le cœur de la poésie de Cattafi vibre du même gong profond et sourd qui résonne sur Le Rivage des Syrtes ou dans Le Désert des Tartares :

« abbiamo / tempo, non abbiamo scelta :

l’aspettare, l’attendere, l’attesa […]

detergere dagli occhi le visioni, ,

sudati, sonnolenti,

seduti su panchine,

impigliati nel mezzo dell’agosto,

l’orribilie moto delle mosche,

l’arsura, l’urlo

dei mostri randagi,

le piagate chimere. ». (« Nous avons / le temps, nous n’avons pas le choix : / attendre, patienter / l’attente […] nettoyer des yeux les visions, / suants, somnolents, / assis sur des bancs, / coincés au milieu d’août, / l’horrible mouvement des mouches, / la sécheresse, le cri / des monstres errants, / les chimères blessées. » Attente.)

Face au rivage, loin dans l’horizon des attentes peuplées des récits immémoriaux et des chimères, la voix poétique bruit à l’unisson d’une nature rêche, crue et avare.

Des bestioles peuplent les fonds marins, mais surtout les imaginaires poétiques. Le cœur du poète pourchasse une Moby Dick toute intérieure. Le poète construit une mythologie personnelle peuplée d’une menace sourde : celle d’un sud toujours deviné et jamais découvert, celle d’un sud désiré : «  Nous ne nous sommes pas enfuis au Sud pour le prolonger, / nous sommes allés vers Lui » nous révèle-t-il. Le souffle poétique a forgé sa propre mythologie peuplée de monstres végétaux comme L’Agave : « Abandonne le sable sicilien, la musique et le miel / des Arabes et des Grecs, / […] descends dans la mer reine somnolente / verte bête avec des bras de douleur » ou de vent terrible tel le Ghibli, autre nom du sirocco, qui « arrache, hurle, sèche / […]souffle sur le feu » , nom qui contient en son sein la sourde menace de ce sud désertique caravanier qui est posté en regard de son île.

Agrigente, Nicolas de Staël, 1953, Zurich Kunsthaus

Cattafi est habité par son île et non l’inverse. Elle infuse chaque vers de ses poèmes, elle traverse, voire transperce d’une lumière crue et calcaire chaque vision que le poète livre dans une économie de moyens dont on devine l’abnégation :

« Io nel cuore

ho la Sicilia

che è une madre

desolata » (Moi dans le cœur / j’ai la Sicile / qui est une mère / désolée ». Sicilia)

Car quand on lit les vers de Cattafi, on pressent les sacrifices opérés pour parvenir à cette crête du dire poétique, à cette intensité de la vision. C’est tout ce silence peuplé qui frémit au pied de ses vers. Les îles sont des arêtes qui émergent à peine de l’horizon, les épiphanies sont légion et l’attente douloureuse engendrent des monstres qui se terrent finalement dans le tréfonds du poète, car le véritable monstre est tapi en soi :

« quelque mot marin à donner / comme repas à l’aquatique bestiole / ma concubine / complice ».

Amel Boudali

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