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Des rêves à leur portée de Lynda Chouiten

Oralité et conversation

Une cohérence certaine anime l’univers littéraire de Lynda Chouiten, tant par son style, que par les sujets qu’elle se plaît à évoquer, toujours de façon subtile. Ce ton, reconnaissable par un mélange d’ironie, de questionnements feints dans une langue qui mime avec finesse les libertés de l’oralité et sa fluidité, se décline dans une palette riche et variée dans son nouveau recueil de nouvelles intitulé « Des rêves à leur portée » publié aux éditions Casbah. Son style épouse les pensées les plus intimes de personnages frustrés et rancuniers comme « Le semeur de poussière », « Les Déesses » incapables d’exprimer leur gratitude et enfermées dans leur délire mégalomane, les hypocrites comme les salauds de la nouvelle « Le Bal masqué ». Toute une comédie humaine qui peuple ces nouvelles et touche le lecteur. Des personnages qui pour reprendre la référence baudelairienne de « Les Grandes mains », lancent à chacun d’entre nous cette adresse : « hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ». Mais son style empreint d’ironie laisse également éclater la subtilité et la grandeur d’âme de personnages humains, trop humains comme cette mère maladroite d’amour mais prête à s’amender pour le bonheur de sa fille, ce père touché par la grâce du chant d’Idir et de sa fille, enclin dès lors à braver la tradition ou encore ce délicat amant qui passe outre le coup de poing donné par celle qu’il aime et qui a des mains de « maçon ».

Une galerie de portraits bigarrés et attachants

Chouiten affectionne la narration à la première personne qui laisse éclater ses talents de conteuse. Toute la tendresse qu’elle éprouve pour ces êtres de papier rayonne dans ces récits où se lisent les espoirs et les déceptions de tout un chacun en butte à une société prête à sacrifier ses rêves. Pour y remédier, ses personnages invoquent toute une galerie d’artistes et d’intellectuels comme modèles : philosophes, écrivains et leurs personnages ou encore chanteurs. Autant d’artistes qui peuplent les imaginaires. Othello, Desdémone, Dorian Gray, Kafka, Beth March, Whitman, sans parler des philosophes, d’Idir, de Maatoub Lounès, toute une contre-société unie par la liberté profonde et sans entraves que leur compagnie et leur dialogue éveillent en chacun. Il est tentant, connaissant la profession de l’auteur, de déceler une certaine influence anglo-saxonne dans la forme même de cette oralité empreinte d’ironie et de prise à partie du lecteur, de Swift ou Laurence Sterne, mais cela demeure une simple conjecture. Le récit déploie avant tout avec efficacité une forme de conversation ininterrompue avec cet humour si savoureux, ce bon sens qui fait fi de la bien-pensance ou des clichés et qui rend ces personnages si vivants et attachants.

Chassériau, ThéodoreFrance, Musée du Louvre, Département des Peintures, RF 3897 – https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010060228 – https://collections.louvre.fr/CGU

Une satire sociale de moraliste du grand siècle

Bien que porteurs d’un bons sens populaire savoureux, les personnages de Chouiten, à travers leurs caractères, leurs relations et leurs actions n’en sont pas moins les vecteurs d’un regard de moraliste posé sur la société qui les entoure. Il ne s’agit pas de « leçons de morale » ou d’édification à l’image des cours d’éducation islamique auxquels assiste le personnage de la nouvelle « Je ne mourrai pas de sincérité » et qu’il applique si mal. Mais davantage du regard de moraliste du grand siècle et ce avant tout dans la dénonciation d’un principe fondateur d’organisation et de cohésion sociale : le mensonge et son corollaire l’hypocrisie. Selon son étymologie, c’est le comédien, celui qui porte le masque, autrement dit l’hypocrite, que Chouiten fait merveilleusement parler. À la manière des comédies moliéresques, il suffit de laisser parler le vice pour non seulement en souligner tout le ridicule et ainsi dénoncer les travers d’une société qui n’est qu’apparences mais également pour susciter le plaisir ambigu du lecteur à se reconnaître dans ce tableau. « Le Bal masqué » fait ainsi malicieusement coïncider masque social et masque du COVID et rappelle combien la comédie sociale est consubstantielle aux êtres. De même, le narrateur de la nouvelle « Je ne mourrai pas de sincérité » dénonce les déceptions qu’engendre le culte de la sincérité et fait profession dès lors de « comédien ». On serait tenté de lire dans la description de son nouveau rôle les pouvoirs de la fiction : « Mais je sens que mon imagination devient étonnamment fertile, elle qui sommeillait grotesquement, appauvrissant lamentablement mon pauvre esprit qui ne connaissait rien d’autre que la triste Vérité ».

Une introspection sans concessions des coeurs et des âmes

Ce regard de moraliste déjoue également les stratégies que le moi met en place pour se mentir. Ainsi, il débusque les fausses vertus, les faux dévots et les vrais mensonges. Nul n’est à l’abri d’un examen de conscience appuyé à même de faire parler l’ego de chacun. Ainsi, ce brave professeur de philosophie, Ouahab Rouha, que le lecteur reconnaît avec plaisir puisque c’était le professeur de l’admirable marginale Chahida, personnage d’Une Valse, récit publié en 2019, ainsi donc ce brave professeur ne refuse-t-il peut-être toute compromission que par orgueil et vanité ? Pendant qu’il morigénait son pays et son peuple, la jeunesse se préparait au soulèvement et pendant qu’il rêvait au grand soir du 5 juillet, sa femme l’accompagnant lors d’une marche du Hirak s’évanouit. N’y a-t-il pas plus aveugle et pourtant… le lecteur se surprend à sourire et à être touché par la tendresse de ce couple, par l’amour de cette mère qui ne sait comment bercer la douleur de sa fille et s’inspire de Kafka, par les rêves brisés de cette déesse au regard d’idole et au silence de pierre à qui l’on demande où se trouve la semoule dans un supermaché.

La magie opère malgré le regard impitoyable porté sur la comédie humaine et sur « les inusables semelles du rêve ».

Amel Boudali

https://www.casbah-editions.com/fr/Catalogue/des-r%C3%AAves-%C3%A0-leur-port%C3%A9e

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