Samer Abou Hawwash est un poète et traducteur palestinien né au Liban qui vit en Espagne. Les éditions Lanskine publient son recueil De la rivière à la mer dans une très belle traduction d’Antoine Jockey.
Poéthique de la main

Une main d’enfant surgie des décombres ouvre ce bouleversant recueil. Elle ne s’agrippe à rien, ne joue ni sur notre épouvante ni sur notre émoi. Elle est suspendue dans les relents d’horreurs de la guerre. Elle fait signe tout au long du recueil. Signe que tous voient mais que nul ne saisit.
Ce déchirant paradoxe, le poète palestinien exilé en Espagne l’explore, par circonvolutions incantatoires, pour tenter d’approcher au plus près la défaite de l’être.
Entre la vue et le toucher, que s’immisce-t-il ? Quelle relation obscure se noue dans le spectacle de cette mise à mort entre le témoin-poète et « [ses] proches » qui meurent ? Entre le peuple palestinien et nous ? En clôture de ce bouleversant recueil, la parole poétique va s’amenuisant comme en écho à l’agonie de ces êtres. Seul demeure un amoncellement de souhaits qui se consument, ultime râle venu combler l’infinie distance entre l’œil et la main : « Je voulais dire la mémoire et cette pluie battante sur une fenêtre qui s’éloigne de plus en plus jusqu’à l’effacement du chemin et du signe, »(122) « et je voulais dire / et je voulais dire… ».
C’est donc une histoire de main, de regard et de voix que le poète entrelace par la grâce d’une écriture cruellement limpide bien qu’assourdie sous l’effet du cataclysme. La sidération se lit dans une tentative d’épuiser le réel, d’en noter les plus infimes variations avant sa disparition (pour une autre écriture de la catastrophe, ma lecture du poème de Hanine Amine et Mustapha Benfodil, Ma mère a refusé que quiconque écrive sur nos corps). Le poète médusé par la violence de l’agression israélienne, livre pêle-mêle des images d’errances, de carnage, de cadavres et les énumérations trahissent l’urgence de fixer cette « Extermination sur écran », du titre de son dernier poème.
Regarder outre-tombe
En ouverture de ce recueil, une requête pudique, « Toi qui viens de loin / Debout au seuil de cette fin du monde / […] Ralentis. ». Elle assigne au lecteur, et au poète, le point de vue surplombant de l’observateur, sinon du voyeur. La vision, et tous ses avatars, hallucination, apparition ou phantasme, habitent cette poésie. Elle se décline sous différentes modalités éthiques : celle du témoin qui dénonce, celle de l’observateur impuissant ou encore celle du spectateur indifférent. Elle informe la poésie de Abu Hawwash qui se fragmente en de douloureuses visions où des détails insignifiants, objets du quotidien, robes, poupées, soulier perdu, réverbèrent cruellement la destruction du quotidien. « Ainsi les vois-je, et je vois tout dans une clarté limpide, aveuglante » nous souffle Abu Hawwash dans le poème Carnage.

Le Massacre des innocents, Arman, 1961
« C’est le temps des cadavres » qu’il nous donne à voir, nouvelle ère qui se passe des commentaires inutiles et vides des postes de télévision. « Et je n’ai pas besoin de commenter ». (32) En place et lieu des commentaires, des images silencieuses traversent ce recueil : cortèges de ceux qui fuient « sur les chemins de l’épouvante » (50), cadavres minuscules, cadavres anonymes, main qui surgit des décombres « De temps en temps / Une main en sang leur fait signe / De dessous les décombres. » (24). Des images qui peuplent les réseaux sociaux et les médias et qui ne nous sont pas étrangères mais qui, saisies par le travail poétique et la splendide pudeur de l’écriture du poète palestinien, se figent, quasi irréelles et transfigurées dans le corps du poème. « Ralentis » nous enjoint le poète afin que le regard froid et pressé de l’observateur se transforme en relation de proximité, voire de parenté. Car face à ce regard que nous posons sur les victimes de la guerre et qui, malgré toute l’empathie dont nous pourrions faire preuve, marque l’inaltérable distance entre là-bas et ici, nous est tendue une main qui tente de recouvrir cette distance. Elle ne quête rien, elle est là, elle aussi, comme suspendue dans la démence du déchaînement de la violence et nous rappelle que voir ne suffit pas pour connaître. Mains qui se lèvent des décombres, le plus souvent mains d’enfants, main dressée, main tendue, main en sang, main amputée, « toute petite main ayant dessiné dans un petit cahier un arbre ou une rue ou un cœur ou une famille » 86, main-viatique « chaque fois qu’un nouveau petit cadavre naît, il trouve une petite main tendue pour le guider les yeux fermés. » (32), la main signe la présence d’une humanité sacrifiée, sa vulnérabilité et son esseulement absolu.
Le poème « Mes proches » prend acte d’une nouvelle étape dans l’histoire du peuple palestinien, celle de la déréliction et de la trahison. Il détourne dans une dérisoire ironie la glaçante objectivité d’un rapport administratif pour l’officialiser. Il scelle la perte de l’espérance face à cette fin de non-recevoir, face à ce refus d’une main tendue, jamais serrée, jamais embrassée comme signe d’une humanité partagée. L’ironie le partage à la désespérance et ce poème, sans nulle doute, inaugure, dans une amertume lassée, un tournant de l’histoire du peuple palestinien, celui de l’anéantissement : « Là-bas, sur une terre qui, dit-on, n’est pas la nôtre / Sous un ciel qui, dit-on, n’est pas le nôtre / Mes proches vivent leur mort » (12). La main surgit alors encore une fois et elle se fait parchemin sur lequel se lira le nom inscrit pour déjouer l’anonymat d’une mort solitaire au sein d’une tuerie de masse : « Mes proches écrivent sur les mains et les jambes de leurs enfants leur nom / Pour qu’on les identifie dans les massacres » (14)« Peu nous importe » trahit la même lassitude face à tant d’espérances déçues. Abandonnant espoir et foi dans l’être humain, les innocents fuient et renoncent, dans un humour parfois amer, à l’amour du genre humain (« Les avions nous ont libérés de notre ouïe / Qui nous permettait d’entendre les mots d’amour » (26). Résignation à une cruelle lucidité, « Peu nous importe d’être aimés » est un subtil manifeste qui transforme ceux-là qui furent considérés comme des sacrifiés de l’histoire en acteur de leur tragique destin : « Peu nous importe d’être aimés / Dans ce monde / De toute façon, ce n’était qu’un amour à sens unique »(26).
Expérience radicale de la négativité, ces vers révoquent, avec nostalgie, la figure tutélaire de Darwish et son espoir dans une victoire jusqu’à détourner sa célèbre citation : « Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie […] : On l’appelle Palestine » en « Sur cette terre il n’y a rien / Qui mérite vie » . Et de guerre lasse, face à ces « mains tendues sans l’être vraiment », le poète et son peuple reprennent la longue errance insensée et leurs mains réunies, réponse à une fraternité reniée, consacrent leur pleine humanité : « Silencieux nous allons vers un ultime égarement / Main dans la main / Nous marchons seuls dans le désert du monde ».
La poésie de Abu Hawwash interroge le regard : celui que nous portons sur le peuple gazaoui, et plus largement palestinien, depuis qu’il est soumis à une agression armée sans précédent. Comment lire les images qui nous en parviennent ? Son recueil « De la rivière à la mer » sonde l’opacité de ce regard, son ambivalence et la trahison des mots dans la tentative de conjurer l’aporie dont il est la source « cette langue dont la simple prononciation, le simple dessin, sont devenus une torture, langue équivoque, distante, lointaine ». Porter ses yeux sur le massacre palestinien c’est en souligner la radicale distance. Et pourtant, le regarder demeure le seul accès, la seule chance de contact avec lui. Dans le magnifique poème « Le Garçon », le poète éclaire sa lecture d’une image familière : celle du cadavre d’un enfant entouré d’hommes, de proches.
« Et si je regardais le garçon » s’interroge le poète dans ce troublant poème. Que voir ? Une métaphore ? Mais « le visage n’est pas un miroir », la réminiscence d’un tableau de la Renaissance ? Non plus, « L’un d’eux regarde de biais comme un personnage situé à l’arrière-plan d’un tableau de la Renaissance, mais ses yeux sont dirigés à la fois vers le garçon et au-delà. ». Il n’y a pas d’analogie possible pour entrer dans cette image. « Et si je regardais le garçon, à quoi l’intégrer ? de quoi le retrancher ? ». Comment approcher alors ce gisant sans le transformer en objet ? Ce sont ses yeux qui, dans un vertigineux renversement, interpellent le poète et l’extraient, le temps du poème, de cette immobilité picturale : « Et / Si le garçon / Me voyait ? ».
« Un nom sans pierre tombale »
Il lui faudrait un nom et une voix pour se dire, à l’image d’Ismaël, et des autres enfants, auxquels le poète consacre de lancinants vers. Mahmoud Darwish avait donné chair à l’innocence tuée des enfants palestiniens et un nom dans son célèbre poème Mohammed. Ici Abu Hawwash offre un portrait d’une magnifique sobriété, celui d’Ismaël, en quête d’une enfance sur sa terre, « Nom dans un labyrinthe ». À la différence du poème de Darwich, les vers d’Abu Hawwash tissent un délicat dialogue d’une déchirante beauté. Les nombreuses questions qui égrainent le poème ouvrent un espace fragile pour accueillir la voix, tue, et le nom de l’enfant : « Dis-moi, Ismaël l’oublié, / As-tu épelé ton nom en l’écrivant sur une feuille ? » . L’onomastique appelle évidemment le palimpseste coranique, Ismaël, fils d’Agar chassé dans le désert et voué à l’errance jusqu’à l’apparition miraculeuse de la source d’eau. Ismaël, qui a inspiré au grand poète algérien Mohammed Dib ces vers « Et toi Ismaël, toi la question informulée qui creuse le monde jusqu’à en faire disjoindre les os » (voir ma lecture de L’Aube Ismaël de Mohammed Dib ou l’être-poésie), porte également dans ce recueil une charge symbolique « Tu es resté alors un nom sans pierre tombale / Sans voix ». Il est l’enfant à jamais saisi dans sa jeunesse et son innocence. L’enfant condamné à revivre sa mort à chaque massacre de l’innocent : « Chaque fois que ton nom était évoqué / Tu connaissais une autre mort ».
Les apostrophes « Alors dis-moi, ô Ismaël l’erratique » et les questions dessinent les traits d’un être dépositaire malgré lui d’une connaissance essentielle et inutile. La poésie, dans une pudeur toute contenue, approche l’instant de la mort et écrit sa douleur indicible à hauteur d’enfant : « Tu observes, étonné, une tache de lumière / Sur un mur /Et une sombre nostalgie t’envahit / À la pensée du giron de ta mère / Au point de vouloir enlacer la pierre et pleurer ». Car Abu Hawwash se livre, dans une remarquable maîtrise des émotions, à de poignantes élégies sur le massacre des innocents . Omniprésents dans sa poésie, ils peuplent cet univers ravagé en portant sur lui un regard d’incompréhension et d’affliction à l’image de cet enfant qui « [se] retourne / Jette un regard sur les décombres / Verse une larme ». « La dernière ville » est un chant funèbre dont la belle traduction d’Antoine Jockey, comme pour le reste du recueil, rehausse la douloureuse luminosité. Il se déroule magnifique, dans d’amples visions qui suturent passé de la Naqba au présent du carnage, avec comme fil d’Ariane la voix frêle de ce grand-père à la peine infinie qui traverse le temps et l’espace de la douleur : « Nu je me tiens entre tes petites mains / Noyé dans la grâce de ta caresse absente / Lavé dans la lumière de tes yeux fermés / Comme si j’étais à présent tous les morts / Et toi toutes les naissances ».
La poésie de Abu Hawwash transforme la nature du regard que porte l’observateur. À la vue générale et surplombante du témoin, elle lui substitue un angle aigu, profondément subjectif, quasi introspectif. Une poésie tendue comme une main pour accueillir et serrer celle qui s’ouvre dans un geste de vulnérabilité ou dans un dernier spasme. Une réponse dans son sens premier : l’acceptation d’une responsabilité infinie face à une déréliction radicale.
Le visage lévinassien laisse place, dans ce conflit où les victimes sont déshumanisées et abandonnées, à la main, celle qui se dresse pour capituler, pour implorer un salut et plus simplement pour signer son humanité. Celle que le monde n’a pas voulu saisir.
Amel Boudali
Lien vers la page du livre de Abu Hawwash aux éditions Lanskine