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« De là » d’Hélène Tyrtoff aux éditions LansKine

Traversée d’une mémoire blanche



Que dire d’une mémoire que l’on devine mais qui se refuse à tout récit ? Un poème, une traversée délicate, poignante et précise, « De là » de la poétesse Hélène Tyrtoff est une œuvre d’une bouleversante pudeur sur les mémoires qui la traversent et se replient, telle la sensitive, quand on les approche de trop près.

« comment oublier les souvenirs / que l’on n’a pas connus »

Piet Mondrian, huile sur toile, 1911, La Haye

L’écriture d’Hélène Tyrtoff se décharne et habite les interstices des silences hérités. Elle s’approche au plus près du mystère des êtres aimés sans les effaroucher et dans le respect de leur profonde inaccessibilité. S’élève alors une voix qui, dans le refus de l’artifice du récit, dessine les ombres projetées du passé sur son présent. Voilà que l’on entend les échos étouffés de vies aimées, voilà qu’apparaissent avec une infinie délicatesse les violences tues sans jamais heurter la pudeur de ceux qui n’ont pas pu parler.

« De là » s’approche au plus près du vortex de la mémoire.

Que faire d’une mémoire qui se refuse à tout récit et qui n’existe qu’à travers des « persistances », titre de la première partie du recueil ? Comment dire la mémoire de ceux dont le récit ne peut se dérouler que dans les « fumerolles de voix » car « là [le] récit s’arrête » ? Que dire devant « la violence de l’origine » , « effroi pressenti » ? L’essentiel mais pour cela il faut une langue, celle d’Hélène Tyrtoff prête à se décharner à se désosser pour, doucement et tout en retenue, se lover, non pas dans l’artefact d’une reconstitution, mais dans les trouées de cette mémoire. Au plus près d’un refus, celui de tisser un récit cousu de fil blanc, la poésie de Tytoff s’approche à pas précautionneux, elle rôde, « elle marche en cercle » comme « l’ourse » du poème malmater dans laquelle on n’oserait lire une symbolique trop claire. Elle cartographie une « géographie » pour circonscrire l’impossible origine. Alors la parole, et non le récit, coule par grandes eaux et la mort se découvre dans une douceur déchirante  : celle que connut Oleg « tu n’aimes pas voir souffrir / tu n’en tues que plus vite / si ce n’est toi / un autre le fera », celle de tante Ioulia, « plus tard sur la table de la salle à manger / recouverte d’un tapis/ tante Iouila était couchée / habillée en fiancée » ou celle d’Alexandre Blok « un jour les mots d’un poète / te reviennent / Je n’entends plus en moi cette musique. / lui est mort peu après ».

Ainsi, l’histoire violente ne donne lieu à aucune emphase. Elle se lit dans des détails infimes qui perlent le recueil et sûrement la vie de la poétesse. Elle brouille la chronologie et se joue de références trop explicites : « quelque part dans l’histoire / Matveï plutôt que de tirer / piétine nos ennemi » et le recueil semble contenir plus d’une mémoire avec pour seul fil rouge, une violence assourdie mais non moins intense comme ce jeu inaugural de « fenêtre de tir » : « en hyperguerre corps enfant / combien sommes-nous sur tes épaules ».

le vers « bris » d’histoires

Paul Klee, Angelus novus, aquarelle, 1920

La syntaxe , le travail du vers, tout converge vers cette épure quasi éthique d’une impossible remémoration. Les déterminants s’effacent pour ne dessiner que des silhouettes qui jouent dangereusement à la guerre « on grandit comme la guerre / proies sauvages fille garçon / caressés de violence / gars qui nous chasse nous dresse ». Les périphrases verbales sont amputées et laissent libre cours à une action figée dans les défaites de l’histoire : le vers devient débris d’histoires, sortes d’images glacées dans les méandres d’une mémoire : « parole se déparle / et la terre bourreau taisant / table à lumière frappe / iMmage vaste bris ». Cette dislocation du vers sous l’effet de la violence du souvenir et de la lutte, peut-être aussi, pour approcher la parole de l’aïeul se déploie pleinement dans la partie « vigie » : « arde / feu fer / enfeu / tirant qu’il tire / fendant qu’il fende / guerRoi / broyant rocs / dont corps ». Et la parole poétique se donne comme dans un corps-à-corps abrupt.

Le recueil « De là » est d’une grande pudeur, loin de reconstituer ce qui aurait pu être le récit d’exil d’une famille, les poèmes de Tyrtoff accueillent d’abord ce silence, s’en pare pour peu à peu l’habiter et plonger le lecteur-rice dans cette mémoire fantôme, cette langue blanche à même de respecter le choix d’une vie : « ce visage faut-il son histoire / juste savoir son bercement / de guerre lasse / hors destinée ».

Il faut alors bien de l’amour à celle qui cherche « et moi j’ai beau chercher / documents récits témoignages » – car qui peut se soustraire au désir de la connaissance – pour accepter celui qui « freine de tout son nom », celui qui « montre son dos et ses flèches / enfant je me souviens / ses osselets de vertèbres ». Dans le poème « malmater », la voix poétique esquisse les contours d’un aïeul, père ou grand-père qu’importe, déchiré par le passé « son autre coupé par lui / et d’autres / il le porte en son enceinte / qui le brûle ». Il le refuse et l’amputation, quasi le débitage d’un corps fait de bois, semble incarner ce refus têtu « de reconnaître » : « il veut scier scier / scions si ce bois le gangrène / autant de bouts parlés / par le tronc d’esseule ».

Dans une troublante inversion des rôles, on imagine la fille, ou petite-fille encourageant l’aïeul, le portant littéralement pour le décharger de ce fardeau : « accorde-toi le baiser de l’ourse / pas mortel // reviendras-tu libre à toi un autre toi ». On imagine également sa patience pour suivre les dédales de ce refus et recueillir au moment venu, ou non, la parole : « t’attendre enfant-homme toi mûri / j’active l’attente ./ je la salue l’attente / j’ai cet arbre qui mûrit ».

En contre-plongée de la mémoire

La dernière partie alors, sorte de dialogue tissé de silences où l’on croit reconstituer la voix d’un fugitif, s’offre comme en contre-plongée de mémoire. La voix poétique dessine en filigrane une évasion, celle d’un « transfuge » qui s’est jeté à la mer. Les vers jusqu’alors n’approchaient qu’à pas feutré cette sorte de trou noir, l’origine insondable, qui de fait semble jaillir d’une fuite infinie. Dans cette dernière partie, ils empoignent à pleine voix la remémoration et ce faisant, ils s’offrent aussi comme le pendant de l’effacement voulu : « tu caduques ton droit à la surface / tu t’effaces / ailleurs s’offre sans nom ». L’écriture plonge dans cette eau froide, prend à parti son interlocuteur : « jette-toi à l’eau » et semble esquisser, non pas une rédemption, mais une autre voie possible : « tu n’as courbé la tête que ce qu’il faut / pour plonger ».

Résonne alors cette interrogation première « comment oublier les souvenirs / que l’on n’a pas connus » mais qui, après cette traversée, a déposé la douleur inaugurale pour embrasser ce mystère et l’habiter avec une certitude quasi souveraine dans les derniers vers. La voie esquissée inverse alors les rapports et la voix poétique semble devenir l’éperon des souvenirs.

Le recueil d’Hélène Tyrtoff est paru aux éditions LansKine : https://editions-lanskine.fr/de-la

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