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Croyons à l’aube de la saison froide de Forough Farrokhzâd

Le recueil posthume d’une voix incandescente

Croyons à l’aube de la saison froide est un recueil posthume de la poète iranienne Forough Farrokhzâd publié pour la première fois en Iran en 1974. Les éditions Héros-Limite ont eut l’heur de le publier dans la traduction de Laura Tirandaz et Ardeschir Tirandaz. À ce titre, on ne peut qu’exprimer notre gratitude aux traducteurs, sans qui de tels trésors ne nous parviendraient pas. Que d’audace faut-il pour se faire les passeurs d’une voix d’une telle incandescence ! Que d’humilité pour trouver les accents ajustés à la tessiture d’une telle voix, pour porter le timbre sourd d’une parole poétique à la fois proche et lointaine, familière et profondément originale. Car Forough Farrokhzâd incarne une voix singulière en Iran. Son destin tragique – elle meurt dans un accident de voiture à 32 ans en 1967 – la consacre comme une poète de légende dans son pays natal. Refusant les diktats d’une société étouffante, elle professe une sincérité à toute épreuve face à ses propres contradictions. Elle publie quatre recueils de son vivant, dont Une autre naissance traduit aux mêmes éditions Héros-Limite en 2022. Elle réalise également un documentaire poétique d’une profonde beauté, intitulé La Maison est noire, sorte de chronique d’une léproserie à Tabriz primée au festival Oberhausen en 1963.

Sa réputation sulfureuse en Iran, elle la doit à ses poèmes où ses contradicteurs puritains y lurent une autobiographie : aveu de l’adultère dans Péché ( poème publié au début des années 50) , exaltation de la chair et dénonciation des convenances. Mais ils portent une charge plus explosive encore : ses vers explorent les désirs de liberté d’une femme en quête d’authenticité. Et à ce titre, ils demeurent d’une exceptionnelle actualité. Ainsi, tout comme aujourd’hui dans de trop nombreux pays, ces accusations ne furent pas sans conséquences car son mari, Parviz Shapur homme de lettres par ailleurs, ne put supporter l’affront, demanda le divorce et lui retira tout droit de visite de son jeune fils.

Croyons à l’aube de la saison froide ouvre les portes d’un univers poétique foisonnant, à la fois précieux et fragile, puissant et iconoclaste et parfois drôle et tragique.

La voix-lierre

C’est une femme qui a une voix-lierre qui croît et recouvre, liane aux fruits vénéneux, le mur des convenances, mue par une poussée organique, orgasmique, que nul ne peut entraver. C’est une voix-lierre qui susurre des mots libres, simples, des mots-balles qui font voler en éclat les cadavres qui l’entourent. Voix lancinante tressée de vers qui reviennent pour éprouver leur tessiture dans le corps charnel du poème. Voix voluptueuse qui se découvre avec des accents désespérés de mort et de désirs violents, qui se met à nu – une vie de femme est en jeu – et se fouille. Elle entrelace au loin ses rameaux tel le lierre quand il croît dans les possibles infinis de sa poussée. « Je suis nue, nue, nue / Je suis nue comme les silences entre les mots d’amour / Et toutes mes blessures sont des blessures d’amour / D’amour, d’amour, d’amour ». En quête d’elle-même et de son âme que « les flèche du délire […] ont crucifiée ».

Une voix désirante

C’est une voix-lierre, une volière, une voix encagée d’oiseaux dont le froufrou frémissant des rémiges invoque la puissance du désir (« Plus qu’une voix, une voix, une voix, / La voix du désir limpide de l’eau à s’écouler / La voix, la voix, la voix, seule la voix reste »). Elle se saisit du monde, elle le désire à travers une fenêtre qu’elle enjambe par la puissante simplicité de ses vers tissés. Elle est tout à la fois intimité et extériorité, contenant et contenue. Les mondes qu’on croit étanches, elle les suture du fil incandescent de sa ritournelle : « Une fenêtre pour voir / une fenêtre pour entendre / une fenêtre comme un puits / plongeant jusqu’au fond de la terre / Et s’ouvrant sur l’étendue d’un bleu toujours aussi tendre ». Les mêmes phrases reviennent, comme pour s’épuiser et résonner, de mille et une notes, dans la chambre d’échos du poème, cet écho qui hantait Assia Djebar dans Les Nuits de Strasbourg ou Ces voix qui m’assiègent : « Cette nuit-là, quand les céramiques bleues d’Ispahan ont résonné / celui qui était ma moitié a rejoint l’être en moi » ; « L’écho des céramiques bleues s’est dissipé en toi / Alors qu’en moi, il est si présent que les gens prient sur ma voix ».

C’est une voix familière, du quotidien, qui ramassent dans ses vers les fleurs, le jardin, les arbres, les oiseaux, les poissons rouges, son frère, sa mère, sa sœur et son père. Elle dessine les contours d’un « pays de petits imbéciles », réfractaires et craintifs de la vérité, ce mot de cinq lettres حقيقت , cinq « scarlet letters », empreint sur sa joue, vérité qui la marqua depuis son poème Péché et qui, tout à la fois, la révéla poète.

Et c’est une femme-laurier dont le feuillage, malgré la saison froide, est vert, laurier pharmakon, poison-remède à la langueur de vivre dans une société si décevante, face à des amants si petits, face à tous ses cadavres qui se pensent vivants. Car malgré les pulsions de mort qui grèvent le chant, qui contaminent nature et cosmos, le désir palpite, indomptable dans des détails fragiles tels ce « sacrifice d’une chandelle » où « il y a un secret lumineux »

Un chant à fredonner

Le chant, tour à tour ritournelle, antienne, prière, adresse, cantique ou charme, se dresse, parfois avec des accents comiques inattendus,. Se lisent les poussées telluriques des fleurs, de la forêt, du végétal et de ce qui veut vivre, se devinent les tourments de la chair, les bonheurs absolus de l’éros et la souffrance contenue d’être en quête d’une connaissance vraie de ce « moi ». Le rejet des conventions, pour le dire platement, le refus de l’assignation.

Ces répétitions qui envoûtent le lecteur-trice le lient irrémédiablement à cette voix, le fixent au mat et projettent la quête titubante, erratique d’une femme « seule » au seuil de la saison froide.

Prise à partie, répétition, échos, un subtil dialogue se noue avec le lecteur-trice complice de cette exploration, une im-ploration d’une psyché fourmillante d’énigmes « Mais d’où je viens ? » dans les tréfonds en soif d’inflorescence d’une femme mellifère, d’une femme qui est à elle-même un mystère en voie de dévoi-x-lement.

Une voix-lierre aux accents sempervirents, corde hélicoïdale, qui rampe doucereusement vers sa lumière et qui plante patiemment des graines lourdes d’attentes hiératiques : « quelqu’un vient », nous répète-t-elle, serait-ce le Visiteur de Pasolini, celui qui vient « dans le bruit de la pluie et le murmure des fleurs » ?

En fermant ce recueil posthume de la grande Forrough Farrokhzâd, dont la traduction de Laura Tirandaz et d’Ardeschr Tirandaz nous semble instinctivement, (nous n’avons aucune connaissance du farsi) d’une grande délicatesse et d’une fragile simplicité, le cœur nous fend de lire ce dernier vers : « Souviens-toi de l’envol / L’oiseau va mourir ». Et pourtant, comme le lierre, la voix de la poète éclot vers la fin de l’automne, au début de la saison froide : « Croyons à l’aube de la saison froide », nous intime-t-elle.

Et l’espoir croît à nouveau pour toutes.

Amel Boudali

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