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Baba Fekrane et autres contes de Mohammed Dib

Petite lecture du conte Seigneur, Warda marchera-t-elle ?

Une histoire de famille

Les éditions Barzakh ont eut la bonne idée de consacrer un coffret aux écrits de Mohammed Dib destinés à la jeunesse. Ce sont des contes dont le destin éditorial en Algérie fut semé d’embûches et d’obstacles en tout genre, de ceux qu’une mère négligente inflige parfois à son enfant prodige. Pour quelle raison ? Nul ne peut le dire mais la blessure, car elle fut profonde à n’en pas douter, s’est vu pansée par la relève dibienne (fille et petite-fille). Et cet acte d’amour, précieux s’il en est, drape ce geste éditorial d’une aura toute féminine. Car, dans le fond, à qui d’autres qu’aux conteuses est-on redevable de ce genre de trésor ?

Il a donc fallu inverser les mailles générationnelles pour que filles et petites-filles offrent ce cadeau à leur père, pour qu’elles revêtent les oripeaux du conteur-passeuse.

Mais n’est-ce pas ainsi que le poète – le poète est voyant – a préfiguré cette scène dans son roman L’Infante maure ? En effet, c’est la petite Lylli, fille chérie et métisse, qui dévoile à sa mère le récit de Salem et le Sorcier transmis par son père, ce même conte qu’il nous est donné de découvrir accompagné des illustrations de Salah Elmour. Quelle merveilleux cortège ininterrompu de voix cristallines chuchotant dans les interstices du conte, faisant fi des malentendus culturels et autres surdités originelles.

Il a donc fallu deux génération de femmes pour arracher ces histoires à leur long sommeil de princesse de conte de fée.

Un conte hommage aux femmes

L’oeil attendri et un peu humide, on se surprend à poursuivre la petite ritournelle dibienne dans des récits qui épousent à merveille sa tonalité tour à tour profonde, ironique, sarcastique ou encore pleine de compassion pour l’humaine frivolité.

Notre attention a été toute entière absorbée par ce joyau de délicatesse qu’est le conte Seigneur, Warda marchera-t-elle ?, illustré avec originalité et, à notre avis, intelligence par Sofiane Zouggar.

Le poète transforme une historiette populaire savoureuse en une expérience poétique et universelle. De quoi s’agit-il ? D’une mère inquiète du refus de sa fille, petite Warda, de marcher. Refuser de marcher, n’est-ce pas dans le fond, rejeter le cours du monde et des événements ? On devine à peine les conséquences désastreuses d’un tel refus dans une société paysanne où le passage du temps, des saisons, le respect de leur cycle assurent la survie du groupe. Quand la petite Warda refuse de marcher, le village entier se sent menacé. Dès lors, toute une humanité se met en branle, une humanité féminine, évidemment, de cette humanité qui porte à bout de bras nos villages dans son travail des champs, de ses activités quotidiennes, cette  »fémanité » qui assure la survie matérielle et spirituelle du groupe. Les gestes féminins du quotidien, ceux du travail de la terre, de la transformation des matières premières comme le sel, l’orge, le lait, transcendent leur signification matérielle et se réalisent comme les traces d’une transmission de la mémoire cosmique. Ces femmes qui sortent l’une après l’autre sur le pas de leur porte pour prodiguer les conseils nécessaires à cette mère anxieuse, sont autant de vigie de la confluence de l’ordre cosmique et de l’ordre temporel. Ces femmes, pour finir, portent en elles les traces immémoriales des lois cosmiques et universelles.

La Nuit étoilée, Vincent Van Gogh, 1889, MOMA New-York

Ainsi, chacune y va de son conseil : laver la petite fille avec les premières pluies du vendredi de la saison ou lui frotter les jambes avec de l’argile provenant du mont Toubkal la soignerait sûrement. Sa mère s’empresse d’appliquer ces conseils. Mais rien n’y fait, la petite Warda s’obstine. Avec elle, la phrase, mutine, suit aussi son cours capricieux. On reconnaît l’empreinte de la syntaxe dibienne, entre autres, dans le petit poème qui donne son élan au conte (pour une autre lecture de la poétique dibienne, mon article sur L’Aube Ismaël)  :  »Marchera, ne marchera pas, / Ma mignonne petite Warda / Un ange peut-être viendra / Et la main il lui tiendra./ Et ma petite fille courra. » Antéposition, mise en exergue de certaines expressions, artifices de l’oralité : la syntaxe dibienne épure l’expression et sublime la douce naïveté des contes populaires.

Illustrer l’inquiétante étrangeté et l’énigme dibienne : un défi réussi

Les illustrations de Sofiane Zouggar soulignent avec subtilité cette inquiétante étrangeté qui traverse le conte et qui n’est pas sans rappeler la profonde et ténébreuse énigme qui palpite au cœur des écrits dibiens. Les personnages semblent arrachés à la glaise et aux quatre éléments. Leurs contours sinueux, leur allure hésitante et gauche, leur présence à tout le moins étonnante entrent en résonnance tout en grâce et sensibilité avec l’univers du poète. Ils flottent, libres ou suspendus à une nacelle portée par des poissons. Terre, eau, feu ou air, ils nous semblent incarner ces forces primaires qui animent le monde et qui sont menacées par le refus de Warda. Petits elfes des bois ou du maquis, portant champignons, cactus, fleurs, racines comme couvre-chef, leurs visages, tristement clownesques, marqués des affres de l’inquiétude. Jusqu’à la libération… la petite Warda voit des fleurs, bien sûr, fleurir sur ses racines de tête. Elle peut enfin s’élancer pour notre plus grand plaisir !

Amel Boudali

Le site des amis de Mohammed Dib

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